Les tuer ou pas ? 


Un extrait parmi bien d'autres (mais pas tout !) de l'ouvrage qui doit paraître fin 2000 aux Editions Exergue.
 

 

Un certain nombre d'espèces animales ne nous sont connues que parce que certains individus en ont été un jour abattus. Or, dans nombre de cas, des HR auraient pu être abattus et ne l'ont pas été en raison de leur aspect humain. Est-ce une explication suffisante de leur incognito ? Non bien sûr. Mais en examinant les récits, contrastés, où ce dilemme s'est posé, on mesure mieux l'ampleur du blocage (voir l'article sur le sujet) suscité par la question non résolue de leur humanité ou non, ou de leur degré d'humanité...

Et si on me demande mon avis, j'estime qu'on ne doit pas les tuer.
 
 

Un colon hollandais à Sumatra, Van Hewaarden, put observer un sedapa en octobre 1923, et même le coucher en joue, mais, devait-il raconter, "Bien des gens me trouveront peut-être puéril, quand je leur dirai que, lorsque je vis dans la mire les cheveux qui flottaient je ne pressai pas la gâchette. J'éprouvais brusquement le sentiment que j'allais commettre un meurtre. J'épaulai de nouveau, mais cette fois aussi le courage me manqua..." (Bernard Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées, Plon, 1955). 

Exactement la même réaction chez un trappeur canadien, William Roe, qui a déposé sous serment. En octobre 1955, dans l'état de l'Alberta, il se trouva face à un sasquatch, une femelle. "Une idée surgit alors dans mon esprit, raconta-t-il, et si j'abattais cette créature, j'aurais peut-être en ma possession un spécimen représentant un grand intérêt pour tous les savants du monde. J'avais entendu un certain nombre d'histoires sur les Sasquatches, les "Indiens" géants velus (...) J'épaulai. La créature continuai de s'éloigner d'un pas rapide ; elle tourna encore la tête dans ma direction. J'abaissai mon fusil. Bien que je l'eusse jusqu'à présent considérée plutôt comme un animal, j'éprouvai soudain l'impression que c'était un être humain, et je me rendis compte que si je le tuais, je ne me le pardonnerais jamais..." (Ivan Sanderson, Hommes-des-neiges et Hommes-des-bois, Plon , 1963)

Et que dire de ce chasseur qui, vers la fin du dix-neuvième siècle, visa à la jambe un homme velu, et le regarda longuement gémir et lécher sa blessure, puis s'éloigner en claudiquant. Il ne put se décider à tirer de nouveau (Bernard Heuvelmans et Boris Porchnev, L'Homme de Néanderthal est toujours vivant, Plon 1974)...

D'autres témoins encore se sont trouvés face à ce dilemme, tirer ou pas. Le côté humain des HR et leur attitude généralement non agressive n'incitent pas à les abattre, ni même à les garder.

Toujours dans ce registre "humanitaire" on connaît plusieurs exemples d'HR pris dans des pièges et relâchés par pitié : ainsi, en 1980, par un paysan chinois du nom de Bu Shaogi. Un des témoins caucasiens de Porchnev vit un jour s'enfuir une femme velue, s'aperçut qu'elle venait d'accoucher et avait laissé deux nouveau-nés, semblables à des bébés humains . Allait-il les prendre ? Non, et il s'éloigna bien vite, laissant la mère les récupérer.

Mais tout le monde ne réagit pas ainsi. Voici une histoire où deux hommes ne sont pas d'accord sur la nécessité ou non, le droit ou non, d'abattre la créature. Le partisan de la manière forte va jusqu'au bout... et c'est une catastrophe. Cette histoire est racontée par Porchnev (opus cité). Elle eut pour héros malheureux Youri Ivanovitch Méréjinsky, collaborateur de la section d'ethnographie et d'anthropologie à l'Université de Kiev. C'était un des fidèles de Porchnev qui avait comme lui élevé la recherche des "hominoïdes reliques" au rang d'un sacerdoce. Son terrain de prédilection était le Caucase. Accompagné souvent d'un groupe d'étudiants, infatigable, il hantait les villages de haute montagne, recherchant le plus grand nombre possible de rapports, interrogeant à corps perdu tous ceux qui voulaient bien lui répondre, et remontant patiemment jusqu'aux témoins oculaires. Un jour, son zèle parut sur le point de trouver une récompense méritée. Il devait même pour près de dix ans rester le seul membre de l'équipe de Porchnev à avoir observé lui-même directement un HR.

Méréjinsky avait réussi à gagner la confiance du chasseur de sangliers nocturne le plus expert du village de Biélokany, un vénérable ancien du nom d'Hadji Magoma. Et c'était bien mieux qu'un simple témoin. Non seulement cet homme avait rencontré à diverses reprises un kaptar blanc (probablement albinos, ce qui peut s'expliquer par la consanguinité due à la raréfaction de l'espèce) dans ses chasses nocturnes, mais il se faisait fort de conduire Méréjinsky à l'endroit et au moment où lui aussi pourrait le voir. Il y mettait une seule condition, mais impérative : quand le kaptar se montrerait, le visiteur s'abstiendrait de lui tirer dessus et se contenterait de le photographier. Hadji Magoma ne supportait plus les moqueries des incrédules, et il comptait fermement sur cette photo pour les faire taire.

Méréjinsky fut exact au rendez-vous, le 18 Septembre 1959, accompagné de deux personne, dont Marie-Jeanne Koffmann, par une nuit de pleine lune (vous pouvez vérifier !). Hadji Magoma conduisit le petit groupe au bord d'une rivière aux berges envahies de broussailles. Il divisa l'équipe en deux, et s'installa lui-même avec Méréjinsky à un endroit choisi, d'où l'on découvrait une clairière, qui dominait la rivière. Le guide semblait parfaitement confiant. Et assez vite en effet, d'après Méréjinsky, on avait pu entendre, dans le silence de la nuit, le clapotis produit par le kaptar venu se baigner. Après ses ablutions, il était remonté à quatre pattes sur la berge, puis s'était redressé. Il s'était révélé alors extrêmement maigre, les membres grêles, et couvert de la tête aux pieds d'un poil parfaitement blanc. A ce moment, le baigneur avait émis une série de sons, comme un rire saccadé, une sorte de "hé ! hé ! hé !". Hadji Magoma chuchota : "Photographie ! !"

Mais Méréjinsky ne nourrissait sans doute aucune illusion sur la valeur d'un cliché pris à la lumière lunaire, ou au mieux au magnésium (les flash électroniques n'existaient pas encore). Et comme il tenait absolument à frapper un grand coup, il sortit de sa poche le petit pistolet qu'il y avait caché, et tira. Ses mains tremblaient, il était incapable de se maîtriser. Il put tout juste entendre le fracas produit par le kaptar en se sauvant précipitamment dans l'eau. "Pourquoi as-tu tiré ? Pourquoi as-tu tiré ?" gémissait le vieillard. Accourue sur les lieux, Marie-Jeanne Koffmann trouva Méréjinsky dans un état d'émotion indescriptible, le visage ruisselant de sueur. Par la suite, Hadji Magoma devait accepter de parler avec Porchnev, mais il ne fut plus jamais question pour lui d'emmener qui que ce fût vers ses affûts nocturnes.

On peut se demander ce qui serait advenu si le pauvre Méréjinsky, décédé peu de temps après, avait joué le jeu, s'était contenté de photographier. Bien sûr, on ne pouvait pas espérer grand-chose de ce cliché. Mais aussi, Hadji Magoma semblait pouvoir reproduire la situation quasiment à volonté, ce qui permettait de multiplier les tentatives, d'affiner la technique... voire même d'attendre les premiers flash électronique, question de quelques années. De toute façon c'était là une source d'observations inappréciable.

Voici encore un cas de chercheur décidé à tirer. En 1984 un traqueur de sasquatch, Mark Keller, ancien du Viêt-nam, ancien mercenaire au Moyen-Orient, crut lui aussi pouvoir frapper un grand coup (Cryptozoology, vol 3, 1984). Il clama qu'il est vain de continuer à accumuler des moulages de traces et au mieux de vagues photographies qui ne convainquent que les convaincus. Il prétendait, à sa façon, défendre la cause des géants velus. On pourrait selon lui plus facilement et plus efficacement les protéger quand, au prix d'un seul sacrifice, tout un chacun serait forcé d'admettre leur existence. Et il se mit en chasse avec une carabine munie d'un viseur nocturne infrarouge (ce dernier accessoire, prohibé, lui valut quelques ennuis avec la police). Son projet souleva un tollé, et certains de ses contradicteurs annoncèrent leur intention de le suivre en diffusant de la musique rock. L'International Society for Cryptozoology se garda de cautionner sa tentative, mais lui ouvrit tout de même les colonnes de son journal, en acceptant même exceptionnellement de ne pas révéler l'emplacement exact de ses terrains de chasse (la règle veut en effet que l'on situe aussi précisément que possible les témoignages dans le temps et l'espace, et Keller trouva des empreintes récentes de sasquatch). Mais à ce jour, il est resté bredouille. Il ne semble pas d'ailleurs avoir beaucoup persévéré, pas plus que bien d'autres qui se sont lancés dans cette aventure. Dany Perez, "bigfooter" particulièrement actif sur le terrain, va très souvent enquêter avec une carabine et une caméra, mais déclare que le cas échéant il se servirait de préférence de la seconde.

Il arrive aussi, apparemment, que des chasseurs tirent sur des HR et les tuent... mais connaissent ensuite le remords (voir l'affaire Eliachvili).

Les HR peuvent toutefois être tué non pas en dépit, mais à cause de leur côté humain. On connaît ainsi un cas, particulièrement bien attesté, où l'un d'eux a été considéré comme humain et... fusillé comme déserteur.

Le lieutenant-colonel Vasguen Karapétian servait au Daghestan (nord du Caucase) dans un bataillon de tirailleurs comme médecin militaire. Et c'est à ce titre qu'on lui a demandé, au cours de l'hiver 1941, en pleine guerre donc, d'examiner un homme qu'on soupçonnait de vouloir échapper au service militaire. Cet étrange insoumis était couvert de poils, se mettait à transpirer abondamment dès qu'on le plaçait dans une pièce chauffée, et refusait de parler. Parmi les observations du médecins, une est particulièrement importante d'un point de vue biologique : l'HR était infesté de poux, et ces poux n'appartenaient pas aux trois espèces parasitant l'Homme. Or chaque espèce de pou est étroitement liée à l'espèce qui l'héberge à ses dépens (Boris Porchnev, opus cité).

Le malheureux devait tout de même être fusillé. Ce n'est pas le médecin, déjà parti, qui nous l'apprend, mais un témoin indépendant de lui, un certain Tsakoïev. 

D'autres "hominoïdes reliques" ont été victimes de combats entre sapiens. Ainsi, au printemps 1939, lors la bataille de Khalkhin Gol (Mongolie) entre Soviétiques et Japonais, une nuit, des sentinelles de l'Armée rouge abattirent deux silhouettes suspectes le long d'une crête. Les cadavres se révélèrent couverts d'un poil marron roussâtre... (Boris Porchnev, opus cité)

Certaines rumeurs affirment qu'au temps où la Californie était mexicaine et le Mexique espagnol, l'Inquisition y a brûlé un bigfoot.

Et d'après Marie-Jeanne Koffmann, il paraît qu'à diverses reprises on a retrouvé d'autres cadavres velus déchiquetés dans les barbelés et les champs de mines de l'immense frontière de l'Union Soviétique, côté asiatique.

A tous ces cas, il faut ajouter ceux où un sapiens a tiré, et tué, parce qu'il s'est estimé en légitime défense. On pourrait penser que dans ce cas il ne lui reste plus qu'à convoquer la presse et les autorités scientifiques et autres. D'abord, il faut que le cadavre soit récupérable, qu'il ne tombe pas par exemple dans un précipice, comme cela s'est produit lors des événements du Mont Saint-Helens en 1924. Mais même quand il est récupérable, et récupéré... voyez l'affaire Iceman...
 

haut

retour