Mythe ?


Un extrait parmi bien d'autres (mais pas tout !) de l'ouvrage paru en juin 2000 aux Editions Exergue.
 

 

Les incrédules vont répétant qu'il s'agit d'un mythe. Sommes-nous incapables de "les" admettre et les reconnaître parce que nous en faisons un mythe ? C'est la principale explication avancée par Dmitri Bayanov. Il a livré en 1982, dans ISC Newsletter quelques réflexions sur cette question du mythe : "...Heinrich Schliemann, se basant sur les textes fabuleux des anciens grecs, a confronté le monde avec la réalité de Troie (...) Bien sûr on ne peut fonder la réalité des hominoïdes reliques sur le seul folklore, mais à l'inverse on ne peut la refuser seulement sur de telles références (...). Quand un ethnographe russe du dix-neuvième siècle disait que les longs seins de la femme sauvage avaient été fabriqués par des paysans ignorants pour symboliser de fortes précipitations, il ne faisait que projeter sa propre ignorance et ses propres fantasmes sur ses informateurs." (ISC Journal, vol III, 1983). Bayanov relève aussi, en se référant au chercheur américain Wayne Suttles, à propos du Sasquatch, que bien des ethnographes ont recueilli des informations intéressantes sur cet être auprès des Indiens. Mais ils n'en ont pas fait état, non par mauvais vouloir apparemment, mais parce qu'ils ne savaient pas comment les cataloguer. Pour eux c'était une question de limite, de no man's land invivable, non pas seulement entre l'humain et l'animal, mais aussi entre la réalité et l'imaginaire : trop réalistes, et pourtant pas assez crédibles, ces géants velus. Donc, trop ou trop peu mythiques pour qu'on en parle. 

Dans l'antiquité classique gréco-romaine, les hommes sauvages et velus étaient appelés satyres, faunes, sylvains, pans, silènes, etc. Et ils n'ont pas toujours été représentés avec des cornes ou des sabots de boucs (il est facile d'expliquer au moins les pieds de chèvres : il s'agit d'êtres particulièrement agiles en milieu rocheux... comme les chèvres, d'où l'expression "pieds de chèvres" comme on parle de "pied marin", et qui aurait été ensuite prise au pied de la lettre, c'est le cas de le dire). Certaines représentations évoquent irrésistiblement les signalements actuels d'HR, la plus frappante étant une coupe phénicienne

Pour tout embrouiller, il arrive que des cryptozoologues convaincus fassent mine, avec les meilleures intentions d'ailleurs, de considérer leur sujet comme mythique. Dans le numéro de juillet-août 1977 du magazine "La Recherche", deux auteurs, Eric Buffetaut et Pascal Tassy, paléontologues réputés de l'université de Paris VI, et membres de l'International Society of Cryptozoology, se sont livrés à  un exercice de style acrobatique. Ils voulaient présenter le problème général des HR de la façon la plus rigoureuse et documentée possible, en incitant un maximum de lecteurs à y croire et à s'y intéresser. Mais en même temps ils laissaient entendre qu'eux-mêmes, les auteurs, n'y croyaient pas, ou si peu. Car pour introduire un tel sujet dans une feuille aussi "sérieuse", fût-ce un numéro estival, le scepticisme au moins apparent était de rigueur. Alors ils se sont faits les avocats du Diable, ont mis de côté leurs convictions, et accommodé le mot "mythe" à toutes les sauces : "...Il est intéressant de noter que les progrès de la zoologie et de la paléontologie (...) ont donné une nouvelle vie au mythe de l'homme sauvage. Ainsi, c'est le développement des sciences de la nature qui, d'une certaine manière, donne un support nouveau à un mythe pouvant avoir pour origine une mauvaise interprétation des grands singes lorsqu'ils furent découverts. D'autre part, la pérennité du mythe ne peut guère surprendre, car les frontières zoologiques de l'humain sont toujours un objet de fascination.(...) Mais n'est-il pas des mythes qui valent certaines réalités ?" (souligné par moi, bien sûr).

A quoi on peut répondre que déduire la non-existence du fait qu'il y a mythe, c'est de la tautologie. Et le refus de croire à quelque chose qui existe est aussi répandu, aussi irrationnel, aussi dévastateur que le besoin de croire à quelque chose qui n'existe pas. L'argument du mythe est à double tranchant... mais il fallait bien amadouer le comité de rédaction de "La Recherche". Par ailleurs, l'article est rempli d'arguments objectifs positifs qui contredisent formellement l'idée d'un pur mythe, même si à chaque fois on esquisse une autre explication possible.

L'obsession du mythe peut entraîner à dire des bêtises. En 1984, l'assemblée générale de l'International Society of Cryptozoology s'est tenue à Paris. Un des participants, non membre de cette organisation à l'époque mais qui en avait eu vent par votre serviteur, et par ailleurs bon connaisseur du problème embrouillé des monstres lacustres, a mobilisé la parole un long moment pour soutenir qu'on ne prend jamais assez en compte l'aspect "mythe". Quelques heures plus tard Jacqueline Roumeguère-Eberhardt a évoqué un certain arc attribué à un homme sauvage, et qu'aucun sapiens ne parvenait à bander. Notre mythologue s'est écrié que, bien sûr, c'était une resucée de l'arc d'Ulysse. A quoi l'intervenante a calmement répondu que cet arc, elle l'avait vu. 
 

Qui crée le mythe ?

Qui peut susciter le mythe sinon nous-mêmes ? Nous en faisons un mythe, en projetant nos préjugés et nos fantasmes sur les données réelles, qui sont de plus en plus déformées et cessent d'être crédibles.  C'est simplement l'explication concrète de ce qui précède. Boris Porchnev nous livre un épisode hautement significatif dont il a été le témoin, et de première main. Un jour, il assistait à une réunion de centenaires caucasiens à Soukhoumi (c'est le pays !). C'était un professeur d'ethnographie, Ch. D. Inal-Ipa qui menait les débats, avec le dessein d'en ramener un maximum de données mythiques ou folkloriques. Porchnev lui suggéra de leur poser une question sur l'Abnaouaïou, l'Homme-des-Bois. Il y eut beaucoup de réponses intéressantes à son point de vue et donc au nôtre. Mais un des trente vieillards déclara que l'Abnaouaïou n'avait qu'un oeil. Tous les autres se récrièrent, se moquèrent de cette sornette. Pourtant, dans le compte rendu de l'entretien  rédigé par le respectable professeur, Porchnev put lire textuellement et sans restriction : "L'abnaouaïou n'a qu'un oeil..."

 Soit dit en passant, il est relativement facile d'expliquer aussi comment beaucoup d'HR deviennent ainsi des cyclopes, ce que l'on constate dans d'innombrables légendes à travers le monde... y compris en France (le Basa-Jaun des Basques). Leurs yeux se trouvent profondément enfoncés dans leurs orbites et sous leurs sinus, donc bien souvent dans l'ombre, au point qu'on ne voit qu'une seule fente...

Un cas similaire est signalé par Dmitri Bayanov (Bigfoot Co-op, n° 20, juin 1999) : "Le professeur K.K. Platonov, dans son livre "Psychologie de la religion", (Moscou, 1967) révèle : "J'ai eu l'occasion de discuter avec un chasseur de Transbaïkalie qui disait : 'Je ne sais pas si les singes anthropoïdes existent ou sont seulement imaginaires, mais j'ai vu le Lechy de mes propres yeux, et plus d'une fois'". Néanmoins, le professeur cite cela comme un cas flagrant de superstition, partagée et soutenue par un prétendu témoin oculaire..."

Il faut préciser qu'en Russie la croyance au Léchy (faune) est à peu près l'équivalent de la croyance au Dahu chez nous... et il semble bien d'ailleurs que "dahu" soit une variante de "daruc", "daru", "drac" qui désignait autrefois les hominidés reliques du sud-est de la France.

Quand les HR sont présents en permanence dans une région, les hommes qui y vivent le savent, même si, selon la formule si frappante de certains Africains, "on n'en voit qu'une seule fois dans une vie d'homme". On leur prête des pouvoirs magiques, mais ni plus ni moins qu'à des animaux plus  banals, et cela n'occulte pas la réalité. Par contre, quand ils ont disparu depuis plusieurs générations, il ne reste plus que les pouvoirs magiques. Comme il est gênant de parler de nudité, que même si on n'est pas prude il faut expliquer, que cela complique, on les habille diversement, et on ne tarde pas  à rajouter un chapeau pointu, par exemple. Et pourtant, même après des millénaires, il arrive que  des détails prosaïques et réels arrivent encore à percer sous la gangue du mythe. Le "Larousse de la mythologie" parle longuement des satyres, de leurs affinités divines et de leurs attributs pittoresques, sabots et pieds de chèvre, et bien sûr de leur lubricité. Mais aussi il nous apprend qu'ils "criaient  la nuit dans les montagnes". Comme les almastys...

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