Pourfendeurs d'hypocrisie, et maîtres de la répétition.

 

Molière (Jean-Baptiste Poquelin, 1622-1673), mort d'une maladie pulmonaire

Le plus illustre homme de théâtre français, accessoirement poète.

Il pourfend en particulier, dans la majorité de ses pièce, les arrogances, les affectations, les hypocrisies ("tartufe" est devenu grâce à lui un nom commun), la fausse dévotion, la fausse compassion, etc.

On remarquera également, sans le lui reprocher en rien, qu'il utilisait avec beaucoup de brio la répétition obsessionnelle. En général, un personnage répéte obstinément une même courte phrase pour mieux échapper à un aspect de la réalité qu'un autre personnage essaye de lui mettre sous le nez.

Ainsi "Sans dot !" (L'avare). "Et Tartufe ?" (Tartufe ou l'imposteur), "Que diable allait-il faire dans cette galère ?" (Les fourberies de Scapin), "Quoi qu'on die" (Les femmes savantes), "Le poumon !" (Le malade imaginaire).

 

George Orwell (Eric Blair, 1902-1950), mort d'une maladie pulmonaire

Ecrivain anglais, connu pour ses engagements politiques de gauche, et néanmoins férocement anticommuniste.

La ferme des animaux met en scène, avec un humour féroce fort proche de celui de Molière (la différence essentielle étant la fin, toujours mauvaise et grinçante chez l'Anglais), l'arrogance, l'affectation et l'hypocrisie des cochons, qui ont conduit tous les animaux d'une ferme à se rebeller contre leurs maîtres humains.

Son oeuvre maîtresse, 1984, étale la répétition plus qu'obsessionnelle du personnage omniprésent alors même qu'il n'intervient jamais dans l'action, de Big Brother, du slogan "Big Brother is watching you" et à un degré moindre des principes du parti au pouvoir : "La guerre c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force."

 

Boris Vian (1920-1959), mort d'une maladie pulmonaire

Ecrivain, homme de théâtre, poète, chanteur et musicien français.

Chez lui aussi, une tendance, également géniale, à la répétition obsessionnelle (qui trahit donc une obsession chez un personnage). Ainsi, dans quelques unes de ses plus célèbres chansons, "Faut qu'ça saigne" (Les joyeux bouchers), "Je suis snob" (Je suis snob), "Je bois" (Je bois), "Bourré de complexes" (Bourrée de complexes), etc.

 

 

 

 

Richard Wagner (1813-1883), mort d'une crise cardiaque

Richard Wagner était un auteur d'opéras (paroles et musique). On lui prête souvent l'invention du leitmotiv (motif musical destiné à rappeler un personnage, un objet, une idée...). Ce n'est pas exact : on en trouvait déjà deux siècles avant chez Claudio Monteverdi. Mais Wagner en a fait un usage intensif : trente dans Tristan et Isolde, quatre-vingt-dix dans les quatre opéras de la Tétralogie. Et certains sont ressassés jusqu'à l'obsession, mais avec quasiment à chaque fois une sauce orchestrale ou mélodique un peu différente.

Cette manie de la répétition se trouve aussi dans le texte.

Autre thème très fréquent chez Wagner, le pouvoir, de préférence magique, donc sans passer par la confrontation avec autrui ou en la réduisant au minimum. Dans L'or du Rhin, le très méchant Alberich renonce à l'amour pour pouvoir s'emparer de l'or magique, lequel doit lui assurer la domination sur le monde. Dans le même but, Wotan se fait construire le non moins magique Walhalla. Nous en verrons d'autres exemples plus loin.

 

Serge Gainsbourg (1928-1991), mort d'une crise cardiaque

La répétition obsessionnelle est une quasi-constante de ses chansons : "Les petits trous...", "Les petits boudins...", "Les sucettes à l'anis d'Annie...", etc. etc.

La volonté de puissance matérialisée par un objet ne manque pas non plus : "Je n'ai besoin de personne en Harley-Davidson..."

 

René Goscinny (1926-1977), mort d'une crise cardiaque

René Goscinny a été le scénariste des bandes dessinées Astérix (dessin d'Uderzo), Lucky Luke (dessin de Morris), Iznogoud (dessin de Tabari), etc. La répétition obsessionnelle d'une phrase quelconque ("Ils sont fous ces romains...") est aussi une constante de son oeuvre.

Quant à la volonté de puissance matérialisée par un objet, on a le choix entre la potion magique d'Astérix et des siens, l'irrésistible pistolet de Lucky Luke, l'"homme qui tire plus vite que son ombre", et les innombrables gadgets magiques mis en oeuvre par Iznogoud (tapis volant qui emmène en Chine, sans retour, celui qui est dessus, flûte qui transforme en chien celui vers qui on la dirige, diamant porte-malheur, etc. etc.) pour "devenir calife à la place du calife", son obsession à lui. Il est vrai que lesdits gadgets se retournent invariablement contre lui.

 

Joe Dassin (1938-1980), mort d'une crise cardiaque

Chanteur français

Ses nombreux succès, généralement joyeux et optimistes, jouent aussi très souvent sur la répétition en rafales :

Tagada, tagada, voilà les Dalton (bis)

Taka taka taka taka takata...

Aux Champs-Elysées...

Bip-bip...

 

 

 Obsession

Si on veut bien admettre que les poumons et le coeur se partagent la cage thoracique, et que tous travaillent de façon rythmique, les deux séries précédentes se prolongent.

On trouve en commun la répétition obsessionnelle. Dans la deuxième série (crise cardiaque) le côté moralisateur tend à être remplacé par un étalage de volonté de puissance (ce qui, il est vrai, peut aussi être regardé comme moralisateur).

 

 

 

 

 

 

Arthur Rimbaud (1854-1891), mort d'un cancer

 Poète français.

Il a passablement tutoyé la mort dans ses poèmes. La mort pour la mort, sans guère de référence à la vie qui a précédé. La mort, et le cadavre, y compris supplicié :

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladin...

 Ce qui n'exclut pas la gravité, comme dans Le dormeur du val :

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Sans oublier :

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

 Mais alors il y a comme une étrangeté, une extériorité de la mort.

 

 

 

Jacques Brel (1929-1978), mort d'un cancer

Chanteur belge.

 La mort est un thème qui revient plus souvent que la moyenne dans son oeuvre, Une de ses chansons de 1960 s'intitule d'ailleurs La mort (sur l'air du Dies Irae) :

La mort m'attend comme une vieille fille
Au rendez-vous de la faucille
Pour mieux cueillir le temps qui passe...

 Il a aussi chanté l'agonie, en se voulant décontracté.

 Adieu Curé je t'aimais bien
Adieu Curé je t'aimais bien, tu sais
On n'était pas du même bord,
On n'était pas du même chemin,
Mais on allait au même port.

 Sans oublier Le dernier repas

 ... Puis je veux qu'on m'emmène
En haut de ma colline
Voir les arbres dormir
En refermant leurs bras
Et puis je veux encore
Lancer des pierres au ciel
En criant Dieu est mort
Une dernière fois...

 Le deuil aussi, et les funérailles, et cette fois la décontraction s'efface.

Dire que Fernand est mort
Dire qu'il est mort Fernand
Dire que je suis seul derrière
Dire qu'il est seul devant

 

Mais il se met aussi, si l'on peut dire, à la place du mort, comme dans ce texte, resté inédit, Le pendu :

J'en ai assez
De me balancer
Sous ma potence,
Sous ma potence
J'en ai assez
Du vent d'été
Qui me balance...

 

 

Georges Brassens (1921-1981), mort d'un cancer

Chanteur français.

La mort est un thème largement repris par lui aussi. Depuis ce Pauvre Martin qui creusa lui-même sa tombe jusqu'à la pauvre vieille qui s'en va chercher du bois pour adoucir l'agonie de

Bonhomme qui va mourir,
De mort naturelle.

Sans oublier la nostalgie des funérailles d'antan et leurs Petits macchabées macchabées roses et prospères... Ni cette Supplique pour être enterré sur la plage de Sète :

Révérence gardée envers Paul Valéry,
Mon cimetière sera plus marin que le sien,
Le bon maître me le pardonne...

Et surtout, Oncle Archibald, où comme Desproges il assimile la mort à une prostituée (comme Desproges, juste après)...

En courant sus à un voleur
Qui venait de lui chiper l'heure
A sa montre,
Oncle Archibald - Coquin de sort !
Fit de Sa Majesté la Mort
La rencontre.

Telle une femm' de petite vertu,
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière
Aguichant les hommes en troussant,
Un peu plus haut qu'il n'est décent,
Son suaire.

 

Pierre Desproges (1939-1988), mort d'un cancer

Humoriste, devenu une vedette grâce à ses prestations dans l'émission de Jacques Martin Le petit rapporteur, dans les années 1970. Un de ses livres a pour titre : Vivons heureux en attendant la mort . Un des chapitres commence ainsi : "J'ai rencontré la mort..." Cela se passe à Paris, à l'angle du Boulevard Sébastopol et de la rue Blondel. La "mort" se présente comme une banale prostituée (c'est le quartier) qui l'aborde par le non moins banal : "Tu viens, chéri ?" Suit un dialogue parfaitement désopilant, fondé sur le double sens.

"Je ne peux pas madame. Pas aujourd'hui. Aujourd'hui ça ne m'arrange pas de mourir. C'est bientôt Noël, n'est-ce pas, comprenez moi (...) J'ai le sapin à finir.

- Ne sois pas idiot. Viens chéri. Si c'est le sapin qui te manque, je t'en donnerai... (...) Je te promets que la nuit sera longue. Je te ferai tout oublier. Tu oublieras la pluie, la vieillesse qui pointe, les passages cloutés, les bombes atomiques, le tiers provisionnel et l'angoisse quotidienne d'avoir à se lever le matin pour être sûr d'avoir envie de se coucher le soir..."

 

Jean-Paul Reiser (1941-1983), mort d'un cancer

Dessinateur et humoriste. Son nom reste à lié à Hara-kiri, Charlie Hebdo, Charlie mensuel. On lui doit plusieurs albums (Les copines, Jeanine, Le gros dégueulasse, La vie au grand air, Mon papa)

Un de ses dessins les plus connus, paru en couverture de Harakiri hebdo à la fin des années soixante : sous le gros titre Pour une guerre plus humaine, un aussi gros GI américain tient à bout de bras le cadavre d'un minuscule vietnamien criblé de balles, il le mesure à la façon d'un pêcheur à la ligne, et s'écrie : "Merde, je vais avoir des ennuis, il ne fait pas la taille..."

Une autre planche, dans "Mon papa", montre un enfant qui reçoit successivement, de sa grand-mère, les commandements :

"T'approche pas du précipice, tu vas tomber dedans !
"T'approche pas du torrent, tu vas t'y noyer !
"T'approche pas de la montagne, tu vas recevoir des rochers sur la tête ! "T'approche pas de ton grand-père, il va te foutre un coup de fusil !"

 

Il n'est pas question ici de soutenir une explication "morale", de prétendre que ces personnes ont été punies pour avoir "offensé la mort". Mais alors, quoi, rien que le hasard ?

La vieille question de savoir si le cancer a ou n'a pas une origine "psychologique" est fort loin d'avoir reçu une réponse définitive.

Quant à l'absence d'Albert Camus, chez qui on aurait pu remarquer les mêmes tendances, elle s'explique (ou du moins, car il est difficile de parler d'explication en ces matières, elle est cohérente). Il prenait le temps de conférer une "dignité" à la mort par diverses digressions de ses personnages. Et puis sa mort à lui le place dans une autre série où il est parfaitement à sa place comme on le verra.

 

 

 

C'est, d'une certaine façon, le contraire. Il y a chez ces auteurs comme un respect de la mort, surtout reçue ou donnée. Leurs personnages lui doivent des égards, ils s'efforcent de s'y préparer et de s'en montrer dignes, de la comprendre aussi, de disserter sur elle. Même si les circonstances en sont banales. Même s'il s'agit d'une mort de vieillesse.

 

 

 

Ernest Hemingway (1899-1961), suicidé

Ecrivain américain, prix Nobel de littérature.

Il a d'abord été marqué par la première guerre mondiale, qui lui inspirera L'adieu aux armes.

En 1944, il "suit" comme journaliste la libération de la France et de Paris. Il ne peut se contenter de ce rôle de témoin, s'auto-proclame chef militaire et réussit à rassembler quelques vrais résistants français, sans doute de ses fidèles lecteurs. Il les emmenera dans une virée plus touristique qu'efficace, à la suite des armées alliées, jusqu'aux Ardennes. A un certain moment, son chemin croise celui du général Leclerc. L'Américain porte une tenue haute en couleur, avec revolver à la ceinture façon cow-boy. Colère de Leclerc : "Jetez ce clown dehors !" Le pilote Pierre Clostermann, ami d'Hemingway, sera requis en catastrophe pour le dissuader d'écrire un article incendiaire sur l'incident.

La fascination de la mort est une quasi-constante dans son oeuvre. Pour qui sonne le glas ? son roman le plus connu, se déroule en Espagne, pendant la guerre civile de 1936-39, qu'Hemingway a couverte comme journaliste. On y décrit sur plusieurs pages les multiples épreuves véritablement initiatiques qu'il faut subir pour parvenir à "sentir la mort", à prévoir que telle personne va bientôt mourir.

A la fin du roman le groupe de Robert Jordan est traqué par une unité basque franquiste, supérieure en nombre. La fuite est la seule solution envisageable et on s'y résigne. Lui-même, blessé et incapable de se déplacer, décide de se sacrifier pour retarder autant que possible les poursuivants. Après avoir, difficilement, convaincu la femme qu'il aime de le laisser, refusé l'offre d'un camarade qui lui proposait de l'achever, il se met en embuscade. L'attente est longue, la douleur de moins en moins soutenable. Il monologue : "Ce que je crois, c'est que tu as une hémorragie interne là où cet os a coupé dedans. Surtout quand tu t'es retourné. C'est ce qui provoque l'enflure et c'est ça qui t'affaiblit et te fait presque t'évanouir. Ce serait très bien de le faire maintenant [se tuer]. Vraiment, je te dis que ce serait très bien.

"Et si tu attends et les retiens même un petit moment ou si tu descends l'officier, ça peut tout changer, une chose bien faite peut..." (souligné par l'auteur).

Enfin, il voit arriver l'ennemi : "Le lieutenant Berrengo montait en regardant les traces des chevaux ; son visage mince était sérieux et grave. Sa mitraillette reposait en travers de sa selle, au creux de son bras gauche. Robert Jordan était couché derrière l'arbre, faisant tous ses efforts pour empêcher ses mains de trembler. Il attendait que l'officier atteignît l'endroit ensoleillé où les premiers pins de la forêt rejoignaient la pente verte de la prairie. Il sentait son coeur battre contre le sol couvert d'aiguilles de pin de la forêt."

Quant au déclin de la vieillesse, c'est tout le sujet de Le vieil homme et la mer. Un vieux pêcheur cubain parvient encore à prendre un énorme poisson, mais il ne peut plus comme avant l'amener à bon port, les requins le dévorent sous ses yeux (clin d'oeil du destin, l'homme qui lui a servi de modèle est devenu centenaire et a survécu de plus de trente ans à l'écrivain).

 

Henri de Montherlant (1895-1972), suicidé

Dramaturge français.

Lui aussi a été marqué par la première guerre mondiale.

Dans La Reine morte, le vieux roi Ferrante du Portugal est amené, poussé, pour des raisons qui paraissent dérisoires, à faire mettre à mort sa bru Inès de Castro. Mais s'il ne prend pas la vie d'autrui, ni la sienne d'ailleurs, au sérieux, il veut prendre lui aussi la mort au sérieux. Ce qui nous vaut quelques tirades de choc.

Ferrante, à Inès (qui se sait menacée), à propos de la condamnation projetée d'un homme : "... Oui, on doit sacrifier encore des vies humaines, même quand on a cessé de prendre au sérieux leur culpabilité, comme cette armure vide de la légende qui, dressée contre le mur, assommait je ne sais plus quel personnage qui passait sous son gantelet de fer..."

 Plus tard, à l'officier qu'il vient de charger de tuer Inès : "... Cela est cruel mais il le faut. Et ayez soin de ne pas manquer votre affaire. Les gens ont toutes sortes de tours pour ne pas mourir. Et faites la chose d'un coup. Il y en a qu'il ne faut pas tuer d'un coup : cela est trop vite. Elle, d'un coup. Sur mon âme, je veux qu'elle ne souffre pas (...) Ramenez le corps dans l'oratoire du palais. Il faudra que je le voie moi-même. Quelqu'un n'est vraiment mort que lorsqu'on l'a vu mort de ses yeux, et qu'on l'a tâté..."

Aussitôt après, le roi se sent mourir, et meurt effectivement. Parmi ses dernières paroles : "O mon Dieu ! dans ce répit qui me reste, avant que le sabre repasse et m'écrase, faites qu'il tranche ce noeud épouvantable de contradictions qui sont en moi, de sorte que, un instant au moins avant de cesser d'être, je sache enfin qui je suis..."

 Avant ce dénouement, le vieux roi n'avait pas manqué de disserter sur sa mort prochaine : "Quand on vieillit, les colères deviennent des tristesses..."

 

Romain Gary (1914-1980), suicidé

Ecrivain français d'origine juive lituanienne.

Ayant rejoint l'Angleterre en 1940, il a fait la guerre comme navigateur dans une escadrille de bombardiers.

En 1970, aux obsèques du général de Gaulle qu'il aime et admire, il se distingue fâcheusement. Il y assiste, parmi les Compagnons de la Libération dont il est, dans son uniforme d'officier aviateur qui ne lui va plus vraiment, les cheveux longs, et avec toutes ses décorations accrochées à la poitrine. Autour de lui, les autres portent des tenues très sobres, et civiles, à l'exception des militaires en exercice. Dans le train spécial qui le ramène à Paris, un autre Compagnon le prend à partie. Il faut les séparer.

Parmi ses oeuvres, beaucoup reprennent l'obsession du vieillissement. Au delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable, L'angoisse du Roi Salomon (ce dernier publié sous le nom d'Emile Ajar).

Egalement publié sous le nom d'Ajar, La vie devant soi, où on voit le narrateur, un jeune garçon arabe, veiller l'agonie de la vieille Juive qui l'a élevé. "J'ai allumé les bougies, je me suis assis par terre à côté d'elle et je lui ai tenu la main. Ca l'a améliorée un peu, elle a ouvert les yeux, elle a regardé autour d'elle et elle a dit :

- Je savais bien que j'allais en avoir besoin un jour, Momo. Maintenant, je peux mourir tranquille.

"Elle m'a même souri

- Je ne vais pas battre le record du monde des légumes.

- Inch'Allah..."

 

Arthur Koestler (1905-1983), suicidé

 

Le zéro et l'infini raconte l'incarcération, le procès et enfin la mise à mort de Roubachov, communiste convaincu (dont le principal modèle semble avoir été Nikolaï Boukharine).

Seul dans sa cellule, le malheureux parvient à communiquer, par des coups frappés sur le mur qui les sépare, avec un prisonnier voisin, condamné lui pour anticommunisme réel, et qui a encore dix-huit ans à tirer. Ils fraternisent autant que le permet leur situation. C'est donc cet "homme de la 402" qui prévient Roubachov de sa mise à mort imminente et lui donne un ultime conseil : "Suggestion technique de soldat. Videz votre vessie. Cela vaut mieux en pareil cas. L'esprit est fort mais la chair est faible. Ha-ha !"

On emmène alors le condamné. "Un coup sourd l'atteignit derrière la tête. Il s'y attendait, depuis longtemps, et cependant il fut pris au dépourvu. Il fut tout étonné de sentir ses genoux céder sous lui et son corps décrire la moitié d'une spirale. "Comme c'est théâtral, se dit-il en tombant, et pourtant je ne sens rien" (...) "Un second coup de massue l'atteignit derrière l'oreille. Puis tout fut calme. c'était de nouveau la mer et son mugissement. Une vague le souleva lentement. Elle venait de loin et poursuivait majestueusement son chemin comme un haussement d'épaule de l'éternité."

 Spartacus raconte, en la romançant et en la parsemant d'allusions à l'histoire récente du communisme, la très célèbre révolte des gladiateurs. Après la défaite finale face aux légions de Crassus, plusieurs des héros, un intellectuel qui a pris le parti des rebelles, un Juif, un paysan, se retrouvent prisonniers, ligotés, au sein d'un groupe de cent cinquante autres captifs. Ils sont condamnés au pire des supplices et vivent leurs dernières heures. Ils entendent d'abord les préparatifs, la mise en place des croix. Puis :

"On n'entendait plus les marteaux. Les hommes en armes s'approchèrent et empoignèrent les dix premiers. Bientôt, de nouveaux coups de marteaux retentirent, plus faibles que les précédents et qu'accompagnèrent des cris épouvantables..."

Les autres, "attendant leur tour restaient assis. En silence ils écoutaient et se regardaient. Fulvius, l'Essénien, le petit paysan furent de la dizaine suivante. "N'as-tu pas peur ? demanda le paysan à Fulvius - Tout le monde a peur de la mort, répondit Fulvius, mais chacun à sa manière. D'abord on éprouve de la douleur, c'est-à-dire qu'on pense à soi et non à la mort. Ensuite, quand on se sent mourir, on ne pense plus à soi, car il n'est pas possible à la fois de se ressentir et de ressentir la mort..."

 

Yasunari Kawabata (1899-1972), suicidé

Prix Nobel de littérature en 1968, ses nombreuses oeuvres, souvent très sensuelles, illustrent, notamment, ce que lui-même a appelé "le regard ultime", le souvenir fugace que celui qui va mourir conserve de sa propre existence.

 Le Maître ou le tournoi de go est moins un roman qu'un récit vécu. Rien de vraiment dramatique a priori, un jeu, certes entre professionnels du plus haut niveau, mais un jeu. Et pourtant... Il raconte le dernier match au sommet de Honinbo Shusaï, qui a pendant des décennies dominé et même écrasé le monde très particulier, pétri de traditions, du célèbre jeu de go (très ancien jeu de stratégie, d'origine chinoise, à la règle plus simple que celle des échecs, mais à la tactique et à la stratégie hautement élaborées). La partie s'étale sur des semaines, on ne joue que quelques coups chaque jour. Et puis lors d'une séance, alors que le Maître semble posséder un léger avantage, son challenger, qui pourrait largement être son fils, réagit un peu plus vivement que d'ordinaire à coup : "Il m'a fait un beau coup. Un coup terrible. Un coup de tonnerre. J'ai joué, moi, un coup d'idiot, et me voilà dans une belle prise."

Un spectateur, joueur professionnel, "parla d'une voix funèbre : "La guerre, ce doit être comme cela !" "Il entendait par là, précise l'auteur, que, dans un vrai combat, le destin est scellé, que l'imprévisible se produit soudain."

"Voilà ce que signifiait ce Blanc 130. Les combinaisons, les études des joueurs, les prédictions des amateurs ou des professionnels, - un seul coup venait brusquement de tout balayer.

"Je n'avais pas encore saisi, moi, dilettante, que le Blanc 130 consommait la défaite du "Maître invincible".

La partie va néanmoins jusqu'à son terme, et la victoire du challenger se confirme. Un an plus tard, l'auteur rend une visite de courtoisie au Maître. Il le trouve en train de jouer au go, une partie amicale puisque sa défaite l'a mis à la retraite, et de perdre, trop facilement même s'il avait accordé un handicap à son adversaire.

"Notre Maître devient un peu sénile, commente un autre visiteur. Il cède plus facilement qu'autrefois. Il perd, à vrai dire, toute capacité pour le go. Quelle déchéance depuis le dernier tournoi !

- Ne dirait-on, demande Kawabata, pas qu'il montre une grande hâte à vieillir ?

- Le voilà transformé en gentil petit vieux. Je ne pense pas que cela se serait produit, en cas de victoire dans son dernier tournoi..."

Une semaine plus tard, le Maître meurt. L'auteur assiste aux obsèques, remarque qu'il n'y a pas de fleurs. "Va chercher des fleurs, ordonne-t-il à son épouse, ils vont s'en aller, dépêche-toi!"

"Ma femme partit en courant. J'offris le bouquet à la femme du Maître, assise dans la voiture mortuaire avec lui."

 

Suicides

Dans les cinq cas, le mobile essentiel semble avoir été un refus du vieillissement et de la déchéance qu'il entraîne. Ils considéraient avoir fait ce qu'ils avaient à faire, parachevé leur oeuvre et tout réglé au mieux pour leurs héritiers (Ainsi Romain Gary a émancipé son fils Diego, pas encore majeur mais qui venait d'avoir son bac).

 

 

 

 

 

Albert Camus (1913-1960), mort dans un accident d'auto

Romancier, essayiste et dramaturge français.

Il naît en Algérie d'un père qui sera tué à la première guerre mondiale et d'une mère qui lui survivra. A partir de 1938, il se lance dans l'écriture. Son oeuvre tournera vite autour du thème de la révolte, son essai le plus étoffé s'intitulant même L'homme révolté. Il se situe clairement à gauche, même s'il est assez lucide pour ne pas se laisser prendre aux illusions du communisme.

En 1957, le prix Nobel de littérature lui est décerné. Il l'accepte, alors que dans son milieu, dans son "camp", on se devait de le refuser, à l'exemple de Sartre.

A partir de 1956, il milite pour la paix en Algérie. Mais, au nom de ses racines et de sa fidélité à sa mère, il refusera jusqu'au bout de soutenir ouvertement l'indépendance de l'Algérie. Dans son milieu, dans son camp, c'était non seulement de bon ton mais de rigueur. Il se défend comme il peut : "Mon rôle en Algérie n'a jamais été et ne sera jamais de diviser... Je me sens solidaire de tous ceux, Français ou Arabes, qui souffrent..." (interview dans Demain du 24 octobre 1957)

 

Fernand Raynaud (1926-1973), mort dans un accident d'auto

Humoriste français.

Beaucoup de ses sketches sont des plaidoyers, dont rien ne permet de mettre en cause la sincérité, et le plus souvent loufoques mais parfois pathétiques en même temps que drôles, en faveur des moins bien lotis.

Dans l'émission qui lui a été consacrée au moment de sa disparition, c'est Jean Nohain qui a raconté que Fernand Raynaud fréquentait assidûment les galas de bienfaisance, et qu'il laissait de très généreux chèques. Toutefois, il ne pouvait s'empêcher de lancer aussi des paroles sinon blessantes du moins inutilement acerbes, à la personne qui recevait le don.

L'épisode suivant, d'ailleurs émouvant, relève un peu du même registre. Au début d'une représentation, Fernand remarque, au premier rang, un jeune couple un peu étrange, qui semble bien s'amuser, mais curieusement ne pas tout apprécier. Ils rient à contretemps, ne semblent pas remarquer les mimiques. Lui n'a pas toujours été une vedette, la vie n'a pas toujours été tendre avec lui, loin de là. Il lui arrive d'avoir la dent dure. Il les interpelle à plusieurs reprises : "Ils sont chouettes ! Bien sûr, vous riez une heure après..."

A l'entracte, une ouvreuse s'en va lui expliquer qu'il vient de se moquer de deux aveugles, de condition fort modeste, qui néanmoins prennent la chose du bon côté. Il en est pourtant bouleversé. A la fin du spectacle, il se précipite pour s'excuser auprès d'eux. "C'est nous, répond l'homme, qui allons vous prier de nous excuser car nous habitons très loin. On prend le métro, c'est très long pour nous..."

Aussitôt, le comique insiste pour les raccompagner. Au passage il leur paye le restaurant, caviar et champagne, et encore le cabaret. Mais il ne s'en est pas vanté et cette histoire a été connue par hasard .

 

Coluche (Michel Colucci, 1944-1986), mort dans un accident de moto

Humoriste et acteur français.

En 1985, il participe à une forte campagne médiatique en faveur des Ethiopiens affamés, se trouve donc souvent à l'antenne pour la soutenir. De nombreuses réactions d'auditeurs lui signalent, souvent avec véhémence, qu'en France aussi il y a des affamés. Au début, il encaisse, difficilement puisqu'on le surprend à vouvoyer, contre toutes ses habitudes, une de ces personnes. C'est le 26 septembre qu'il lance, en réponse à une interpellation de ce genre : "Y a un truc qui commence à m'échauffer sérieusement. C'est qu'on a reçu beaucoup de courrier de chômeurs qui disaient : 'Vous chantez pour Médecins sans diplôme, mais tout le pognon s'en va à l'étranger. Quand est-ce que vous allez chanter pour les chômeurs ?' Et j'ai une petite idée comme ça. Si des fois, y'a des marques qui m'entendent : je ferai un peu de pub tous les jours. Si y'a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite, qu'on pourrait commencer par faire à Paris..."

C'était le début des Restaus du Coeur, dont il est resté jusqu'au bout le principal animateur. A ceux qui insinuaient que cette charité manquait de respect quelque part, l'Abbé Pierre rétorquait que Coluche respectait l'essentiel.

Néanmoins, et il ne s'agit pas ici de le lui reprocher mais simplement de constater qu'il relève bien de cette série, il a continué à vivre en vedette, parmi les vedettes et l'entourage des vedettes.

 

Grâce de Monaco, née Grâce Kelly (1929-1982), mort dans un accident d'auto

Actrice célèbre (Le train sifflera trois fois...), elle a cessé, elle, d'être une vedette, renoncé à sa carrière, mais pour devenir princesse en épousant Rainier de Monaco.

Son implication dans les associations humanitaires a été telle que certains ont cru pouvoir proposer d'en faire une sainte. Cela a fait long feu, passons. Il reste l'action humanitaire.

 

Lady Diana (1961-1998), morte dans un accident d'auto

Elle aussi est devenue princesse, mais sans s'être autrement distinguée au préalable (elle était puéricultrice), et le mariage fut moins réussi.

Autre point commun avec la précédente, son action humanitaire, courageuse et intelligente, en particulier pour les victimes du sida et contre les mines anti-personnelles, est incontestable. Néanmoins, elle s'est au moins autant préoccupée de sa fortune personnelle. Après avoir recherché et obtenu un mariage royal dont la suite a montré qu'il n'était pas d'amour, après la rupture de ce mariage, elle n'a rien négligé pour tirer le maximum de sa royale ex belle-famille. Et elle fréquentait surtout les milliardaires.

 

 

Accidents

Le moteur essentiel de leur vie à tous peut se réduire, grossièrement, à cette formule : pour les pauvres, mais avec les riches. Ou du moins, en la compagnie de ces derniers. Evidement, c'est sommaire, il faudra plus que des nuances. Et il n'est pas question ici de le leur reprocher, mais simplement d'établir qu'ils avaient bien cette caractéristique en commun.

Et dans tous les cas, il ne s'agissait pas de témérité sportive, de goût du risque ou de pulsion suicidaire, mais tout simplement de se rendre d'un endroit à un autre. Il est vrai que Coluche roulait sans casque, mais en raison de la chaleur, et à vitesse non excessive.

Il ne s'agit pas de faire de la morale, encore moins de la métaphysique. Après tout, il faut bien mourir de quelque chose (et si on veut absolument voir une justice immanente, on peut observer qu'aucun se semble avoir eu le temps de bien souffrir, physiquement ou moralement, dans l'accident). Mais enfin il semble bien y avoir corrélation entre la contradiction évoquée, vouloir sincèrement défendre les pauvres et rester riche parmi les riches, et le fait de finir dans un accident de la route.

On remarquera qu'Albert Camus, Grâce de Monaco et Lady Diana ne conduisaient pas la voiture où ils ont trouvé la mort. Une remarque complémentaire s'impose pour la troisième : c'était bien elle qui était pressée. Ce n'était toutefois pas le cas des deux autres, pour autant qu'on puisse le savoir. Albert Camus aurait même plusieurs fois conseillé au conducteur de son dernier voyage, Michel Gallimard, de lever le pied. "On n'est pas pressé..."

Quant à Coluche il ne roulait pas très vite, ai-je dit, mais il n'a pas ralenti quand il aurait dû.

Fernand Raynaud, enfin, était porté sur l'excès de vitesse.

Peut-être est-ce là le fond du problème : à vouloir jouer sur deux tableaux, on n'a plus le temps. Ou alors, on subit une dose anormale de stress, et on le transmet consciemment ou non à son entourage.

Notons enfin que Fernand Raynaud et Coluche avaient deux points communs supplémentaires, qu'on ne retrouve chez aucun des autres, et qu'il n'est pas difficile de mettre en relation. Tous deux étaient d'origine modeste, et tous deux avaient pour métier de faire rire.