16 février 2010

Questions pièges à... Jésus

Article publié dans les Cahiers du Cercle Ernest Renan, juillet-septembre 2011. En marge de l'étude, ni catholique ni orthodoxe, sur Jésus (voir ici). Voir aussi Nazareth, où ça ?.

Accueil général

Une question-piège est destinée à embarrasser voire confondre la personne à qui elle est adressée. Il y en a deux sortes : ouverte, la personne visée devrait savoir la réponse pour justifier ses prétentions et ne la sait pas forcément (exemple biblique type, celle qui confond les accusateurs de Suzanne en Daniel 13). Fermée : elle appelle explicitement une réponse par oui ou par non, mais le oui et le non sont également gênants pour la personne visée. C’est de ce dernier type que relèvent principalement celles qui vont nous occuper, toutes adressées à Jésus dans les Evangiles canoniques. 

La femme adultère

On pense généralement que les juifs du temps de Jésus punissaient l’adultère par la lapidation, et qu’il s’y est opposé dans un cas particulier. Or, ce n’est pas ce que dit le texte. On ne le voit pas du tout, comme on pourrait l’imaginer, s’interposer en criant « arrêtez ! » et en risquant de recevoir lui-même des cailloux. Non, on lui demande son avis, respectueusement dans la forme, et néanmoins perfidement dans le fond, c’est l’Evangile qui le dit. 

Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu du peuple, ils dirent à Jésus : Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes : toi donc, que dis-tu ? Ils disaient cela pour l'éprouver, afin de pouvoir l'accuser. Mais Jésus, s'étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. Comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit : Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. Et s'étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu'aux derniers ; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. Alors s'étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit : Femme, où sont ceux qui t'accusaient ? Personne ne t'a-t-il condamnée ? Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit : Je ne te condamne pas non plus : va, et ne pèche plus (Jean 8:3-11).

De quoi espérait-on l’accuser ? Nulle part, dans le reste, on ne voit rappeler cette affaire pour lui en faire grief (ce sera autre chose pour le « rendez à César… »). Or, il y aurait eu matière à l’accuser s’il avait préconisé la lapidation, selon le même Evangile : 

Sur quoi Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi. Les Juifs lui dirent : Il ne nous est pas permis de mettre personne à mort. (Jean, 18:31)

 
Car nulle part il n’est dit que la lapidation pour adultère s’appliquait encore. Rien n’interdit de penser que la femme s’en serait tirée sans dommage même si Jésus s’était prononcé pour cette peine, que c’était seulement lui qu’on visait.
 

Mais on ne le voit pas non plus répondre : « C’est barbare, ça ne se fait plus, pourquoi me demandez-vous cela ? ». Un simple « non » aurait donc été compromettant pour lui. Pourquoi ? Pourquoi hésite-t-il avant de répondre, en écrivant à terre pour, manifestement, se donner une contenance ? Quelle autre réponse que la suivante : il y avait de sérieuses raisons de le soupçonner, nonobstant toute sa réputation élaborée par la suite, de rigorisme et de fondamentalisme, et cela devait faire partie de son image auprès de ses partisans ? Après tout, que peut indiquer d’autre le fameux :  

Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu'à ce que tout soit arrivé (Matthieu, 5:18).

Autorité 
Cette fois la réponse de Jésus à une question-piège (apparemment ouverte) est… une question-piège :
 
Un de ces jours-là, comme Jésus enseignait le peuple dans le temple et qu'il annonçait la bonne nouvelle, les principaux sacrificateurs et les scribes, avec les anciens, survinrent, et lui dirent : Dis-nous, par quelle autorité fais-tu ces choses, ou qui est celui qui t'a donné cette autorité ? Il leur répondit : Je vous adresserai aussi une question. Dites-moi, le baptême de Jean venait-il du ciel, ou des hommes ? Mais ils raisonnèrent ainsi entre eux : Si nous répondons : Du ciel, il dira: Pourquoi n'avez-vous pas cru en lui ? Et si nous répondons : Des hommes, tout le peuple nous lapidera, car il est persuadé que Jean était un prophète. Alors ils répondirent qu'ils ne savaient d'où il venait. Et Jésus leur dit: Moi non plus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais ces choses (Luc, 20, 1-8).

Le mécanisme du piège tendu à Jésus est cette fois simple : s’il répond tout autre chose que « du ciel » il perd toute légitimité. S’il répond « du Ciel », il donne prise aux accusations de blasphème qui seront d’ailleurs retenues contre lui. L’épisode suppose que Jésus était en mesure de mobiliser des forces conséquentes.

 
Rendez à César…
Alors les pharisiens allèrent se consulter sur les moyens de surprendre Jésus par ses propres paroles. Ils envoyèrent auprès de lui leurs disciples avec les hérodiens, qui dirent : Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t'inquiéter de personne, car tu ne regardes pas à l'apparence des hommes. Dis-nous donc ce qu'il t'en semble : est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? Jésus, connaissant leur méchanceté, répondit : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ? Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. Et ils lui présentèrent un denier. Il leur demanda: De qui sont cette effigie et cette inscription ? De César, lui répondirent-ils. Alors il leur dit: Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Étonnés de ce qu'ils entendaient, ils le quittèrent, et s'en allèrent (Matthieu, 22, 15-22, même récit dans Luc, 20).
 
C’est bien l’Evangile qui nous dit qu’il y a question piège, et question fermée. Classiquement, on considère que Jésus reconnaît la légitimité du pouvoir en place et l’obéissance qu’on lui doit. Cela soulève deux problèmes : en quoi y avait-il question piège ? Pourquoi ne répond-il pas simplement : « Oui, bien sûr ! » ? Les inconvénients du « non » sont limpides, les Romains ne pouvaient plus différer de s’emparer de ce rebelle. Mais ceux du « oui » ? La seule explication concevable est que cela aurait déplu à ses partisans actuels ou potentiels. Quelle autre ? Mais ne répond-il pas « oui » malgré tout, comme il avait répondu « non » malgré tout pour la femme adultère ? Les rebelles juifs à la domination romaine, refusaient la monnaie officielle précisément parce qu’elle portait l’effigie d’un homme, et ils allaient battre la leur sans aucune effigie dès qu’ils seraient en mesure de le faire.

Jésus sera d’ailleurs expressément, selon Luc, accusé de pousser au refus de l’impôt, et il lui sera donné de pouvoir se défendre, et on ne le verra pas s’écrier : « Mais enfin, quelles sont ces calomnies ? J’ai dit de rendre à César… ».
 
Ils se levèrent tous, et ils conduisirent Jésus devant Pilate. Ils se mirent à l'accuser, disant : Nous avons trouvé cet homme excitant notre nation à la révolte, empêchant de payer le tribut à César, et se disant lui-même Christ, roi (Luc, 23, 1-2).
 
Roi ?
Pilate aussi pose à Jésus une question fermée. C’est son rôle, il officie comme juge.
 
Pilate rentra dans le prétoire, appela Jésus, et lui dit : Es-tu le roi des Juifs ? Jésus répondit : Est-ce de toi-même que tu dis cela, ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? (Jean, 18, 33-34).

Donc, ni oui ni non là encore (Dans Luc il se contente de répondre : « Tu l’as dit » ce qui n’est pas non plus exactement un « oui »). Cela sera suivi du fameux « Mon royaume n’est pas de ce monde », certainement pas clair pour Pilate (Jean, 18, 36). Bien sûr, cet épisode tel qu’il est présenté est invraisemblable. On peut condamner quelqu’un qu’on sait innocent par démagogie, Pilate en était peut-être capable (cela reste toutefois à prouver), mais il n’est pas question alors de le déclarer innocent. Néanmoins on a encore la séquence question fermée, réponse dilatoire.

Pour conclure
Tous ces pièges ont apparemment un point commun : une des alternatives du piège aurait compromis Jésus auprès des Romains, et d’ailleurs cela semble avoir finalement réussi. Une question se pose alors : pourquoi fallait-il y recourir ? Une dénonciation directe n’aurait-elle pas été plus efficace ? Et si Jésus était notoirement rebelle au pouvoir romain, selon la vieille thèse de Reimarus, Massé, etc. pourquoi fallait-il le compromettre ? A supposer que tout cela représente le substrat historique débarrassé de la gangue de tout ce qui a pu être entassé dessus pour conforter le dogme, ce n’est pas très difficile à expliquer, même si bien sûr les certitudes échappent. Les Romains pouvaient considérer que Jésus pourrait leur être utile comme roi, ou, sans aller jusque là, l’utiliser pour faire pression sur Hérode (même entre alliés et associés, on a toujours des choses à se demander, on n’est pas d’accord sur tout). Quoi qu’il en soit le titulus placé sur la croix portait bien, selon les quatre Evangiles, et en trois langues selon l’un d’entre eux (jean, 19, 19-20) : « Roi des Juifs ».