28 juillet  2010

Nouvelles (et un peu d'histoire)


Il s'agit bien sûr de romans très courts. Plutôt des exercices... et j'aimerais que l'on s'intéressât aussi à ceci. Celles qui suivent prétendent faire des enfants à l'histoire. La part d'historicité et de fiction est précisée à la fin de chacune. Il y a aussi, pas historiques, les drôles, les grinçantes
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L’inquisiteur

     – Oh ! Pardon, mon fils, je crois que je vous ai tiré du sommeil !
        – Je vous pardonne, mon père, comme tout bon chrétien doit ou devrait le faire… et puissé-je n’avoir que cela à vous pardonner ! Mais que me vaut cette visite inhabituelle et, je crois bien, hors de toute règle ?
         – C’est pour vous annoncer une bonne nouvelle.
       Le prisonnier sursaute, se met à trembler entre l’espoir qui renaît et la crainte d’une ruse.
   – Voyons, poursuit l’inquisiteur, sommes-nous donc si effrayants ? Ai-je tenté de vous piéger ? Avez-vous été torturé ?
        – Cela, fait le détenu à présent bien réveillé, je me suis laissé dire que parfois…
     – Il y a malheureusement des cas où c’est la seule issue possible, et nous sommes les premiers à le déplorer. Moi-même, depuis vingt ans que j'exerce, je n’ai jamais pu me faire à la vue du sang. Et j’ai beau faire couler le mien tous les jours à coups de discipline, je supporte toujours aussi mal celui qui gicle des brodequins, quand on écrase les jambes du prévenu entre deux planches, ou celui qui tombe sur les bûchers. Qui croirait, sans le voir, que quand on brûle une personne il sort autant de sang ? 
      – Il suffit pourtant d’observer une volaille ou un mouton cuisant sur une broche, alors qu’ils ont été saignés au préalable.
        – Sans doute êtes-vous moins sensible que moi, mon fils. Quand j’étais plus jeune et que je lisais, par exemple, que le sang de Saint Polycarpe a éteint les flammes de son bûcher, je croyais à un miracle. Mais non. Tant qu’à vous faire des confidences, je vais vous avouer aussi qu’avant une séance de torture ou un autodafé, pendant deux jours, non seulement je pleure abondamment mais je jeûne, je ne mange rien. Pas seulement par souci de mortification, quoique ce soit si je puis dire bon à prendre, mais aussi parce qu’autrement je vomirais ! Notre tâche est ingrate. Peut-être avez-vous entendu parler de cet inquisiteur, à Agen en France, il y a bien des années, qu’il a fallu brûler. Chargé de remettre dans le droit chemin des huguenots, il les écoutait béatement !
         Il médite un instant ce triste épisode, puis reprend :
      – Mais parlons donc de votre cas, mon fils. Comme vous l’avez remarqué, cette visite est hors de toute règle. Mais c’est que pour moi vous n’êtes déjà plus accusé, et j’étais pressé de vous l’annoncer. 
        – Soyez en remercié, mon père…
       – Soyez persuadé par ailleurs que, quand malheureusement je dois sévir, je respecte scrupuleusement les formes et n’y ajoute rien.
   Le prisonnier se tait, partagé entre divers sentiments contradictoires.
      – Je ne vous cache pas, mon fils, que je m’attendais à plus de chaleur de votre part. Peut-être vous figuriez-vous que c’était acquis d’avance, que c’était en somme trop bête. Avec le recul, oui, c’était bête. Mais je ne vous cache pas non plus que certains de mes assistants ont préconisé de vous soumettre à la question et que j’ai dû m’employer pour leur montrer leur erreur. Enfin, peu importe, c’est passé, réjouissez-vous donc et remerciez Dieu un peu mieux que cela !
        – Serait-ce un ordre ?
        – Ce serait juste convenable, mon fils, mais après tout à votre guise. Peut-être au contraire craignez-vous encore quelque chose. Je vous déclare que vous n’avez rien à craindre. Peut-être ne souhaitez-vous pas vous épancher devant moi. Je peux vous comprendre mais, croyez-moi, nous préférons êtres des pédagogues plutôt que des policiers, et Dieu merci nous sommes plus souvent pédagogues que policiers, mais bien sûr personne ne parle plus de notre pédagogie, alors que la répression... Un bûcher, ou même la question, sont pour nous un échec, un chagrin, une honte. Tenez, un de mes confrères, il n’y a pas très longtemps, a contrôlé les écrits de cette femme qui prétend transformer de fond en comble l’ordre des Carmélites, à Avila, en Espagne. Il est tombé sur une affirmation curieuse, que l’Apôtre Saint Barthélémy était fils de roi ! Il n’y aurait rien eu à redire si c’était vrai, elle en tirait d’ailleurs des conclusions fort édifiantes, mais personne n’a compris d’où elle tenait cela…
             – En tout cas pas de l’Evangile ! Et alors ?
      – Vous voyez, mon fils, que nous pouvons discuter sereinement et nous comprendre. Alors, rien, ou si peu. Je vous vois étonné. On le lui a fait remarquer, elle s’est bornée à ajouter négligemment un « dit-on » à son étrange assertion. Et depuis nous nous bornons, nous, à surveiller son abondante production, pour lui faire le cas échéant ajouter d’autres « dit-on » à d’autres sottises. Mais vous savez, cette femme est considérée comme une sainte, il ne lui manque plus guère que de mourir pour le devenir officiellement. Ce n’est plus de notre ressort à nous. Ceux qui en sont chargés nous regardent parfois de haut. Ils ont de la chance, ils ne s’occupent que de défunts, ils ne se salissent pas les mains. Enfin, leurs prédécesseurs ont bien voulu sanctifier notre fondateur Domingo de Guzman, et béatifier nos martyrs, comme ceux massacrés par des cathares à Avignonet, en France. Voilà au moins une abomination que nous avons éradiquée. Mais je reviens encore une fois à vous, mon fils. Vous allez sortir d’ici, sans doute dans la journée. J’aimerais vous revoir ensuite, non plus pour vous ennuyer mais pour parler plus paisiblement comme nous avons commencé à le faire. Vous connaissez tellement bien la Bible !
          – N’est-ce pas ce qui m’a valu ces ennuis ?
       – N’arriverez-vous pas à dépasser cette méfiance ou cette appréhension que je lis toujours sur votre visage ? Que voulez-vous, il y a encore dans notre Sainte Eglise de vieux prêtres grincheux qui se figurent toujours qu’ils en ont le monopole, de la Bible, qu’un laïc ne doit en savoir que ce qui est lu à la messe, et encore il a intérêt à l’oublier. Il faut vivre avec son temps, que diable ! L’imprimerie est passée par là. Et d’ailleurs, entre nous, il serait bon que les prêtres dont je parle connaissent l’Ecriture ne serait-ce qu’à moitié aussi bien que vous. Et c’est pourquoi aussi, je me permets d’insister, je souhaite vous revoir dans des conditions moins éprouvantes pour vous comme pour moi. Vous êtes réticent, je vous comprends. D’un autre côté, je sais que vous avez perdu votre travail dans l’affaire. Nous pouvons, si vous nous le demandez, faire pression en votre faveur sur des employeurs potentiels, et je n’ai pas besoin d’ajouter que notre pression peut être lourde. Vous ne semblez toujours pas le croire mais je vous répète que vous pouvez être libéré dans la journée, après une ultime formalité.
        – Une formalité ?
        Le prisonnier a compris, un bref, muet, mais terrible combat s’est joué dans son esprit, et puis il a pris son parti. Il attend la suite inévitable, les dents serrées.
      – Oh ! Des plus anodines, mon fils ! Vous allez simplement prêter serment…
        – Prêter serment ?
    – Oui, sur l’Evangile que vous connaissez si bien ! N’y voyez-vous pas comme un signe protecteur ?
        – Mais ce n’est pas possible !
        – Comment donc ?
       L’inquisiteur n’est pas aussi surpris qu’il le laisse entendre.
      – Mon fils, n’est-ce pas l’usage de la Chrétienté depuis des siècles ?
     – Mais enfin l’Evangile interdit de jurer sur quoi que ce soit et donc sur lui-même ! « Que votre réponse soit oui, oui, ou non, non, ce qu’on ajoute vient du Malin… » (Matthieu, 23:8).
       – Auriez-vous l’audace, mon fils, de prétendre que notre Sainte Eglise se trompe depuis des siècles ?
       – Je ne la juge pas, « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés » (Matthieu, 7:1), mais il n’est pas question de me livrer, moi, à un tel blasphème.
         – Soyez raisonnable, c’est absolument indispensable. Si vous refusez, nous ne pourrons plus que vous livrer au bras séculier qui vous brûlera, et vif.
        – Je refuse.
        – Je peux faire en sorte que vos amis ne le sachent pas.
       – Que m’importe ? Ce n’est pas le jugement de mes amis que je redoute, pas plus que le vôtre, c’est celui du Christ.
         – Si c’est un mal, je le prends sur moi.
        – Certains juges païens de la Rome antique disaient cela aux martyrs chrétiens qu’ils espéraient convaincre de sacrifier aux idoles. Mais il n’en est pas question, mon père.
          – C’est votre dernier mot, mon fils ?
          – Oui.
         – Dans ce cas, rien ne justifie plus ma visite. Je vais encore devoir jeûner, et pleurer…
        Il se retire. La lourde porte est refermée derrière lui.

       Des gens ont réellement été brûlés pour avoir refusé de jurer sur l’Evangile, au nom de leur fidélité à l’Evangile.         
   L’inquisiteur brûlé à Agen en 1538 s’appelait Louis de Rochette.
   L’anecdote concernant Thérèse d’Avila, qui avait attribué inconsidérément des origines royales à un des Douze Apôtres sur la foi d’un ouvrage peu connu, est empruntée à sa biographie par Marcelle Auclair.
     Le massacre des inquisiteurs d’Avignonet a été le déclencheur du siège de Montségur.
      Bien entendu, il y a eu des inquisiteurs bien plus cyniques que celui que je montre (lire par exemple Henry Charles Lea), mais il y en a eu aussi qui travaillaient dans cet esprit.

Polizei 

Dietrich a refusé la mission. Il est fou, Dietrich, je ne comprends pas qu’il n’ait pas plus d’ennuis depuis le temps, il doit avoir une protection quelque part. Je n’en ai pas, de protection, et donc j’obéis, même si je me demande bien ce qu’on peut vouloir à l’homme que nous allons arrêter, Karl et moi. Karl a un air bizarre. Il doit savoir mais ne me dit rien. Mon malaise grandit quand je découvre notre client, l’uniforme de la Wehrmacht impeccable, la fourragère indiquant qu’il a pris part sans faiblesse à au moins trois assauts et, plus éloquente encore, la croix de fer qui brille à son cou. Lui non plus ne comprend pas.
          – Dites, les gars, j’espère qu’elle ne va pas s’éterniser, votre vérification, parce que nos perms, elles ne sont pas longues !
         – Au pire, dit Karl placidement, si ça se prolonge indûment on prolongera aussi la permission…
          – Pardon ??
          – Allons, je plaisantais. Le plus simple est de nous suivre, on te payera un schnaps en compensation quand on aura réglé le malentendu. Avec ça au cou, que veux-tu qu’on te fasse ?
         L’homme ne semble pas totalement rassuré, mais il raconte quand même comment il a obtenu « ça », l’année dernière, dans l’encerclement de Kiev, une histoire compliquée. Il a sauvé la vie de son lieutenant, fait à lui seul un nombre incroyable de prisonniers, détruit plusieurs tanks ennemis et d’autres prouesses encore. Je le soupçonne d’en rajouter mais on n’arrête pas à un homme pour ça, et nous sommes quand même en train de l’arrêter sans vraiment le lui dire, et je ne sais pas pourquoi. Karl raconte alors qu’il a fait Verdun dans la guerre précédente, ça s’est moins bien terminé mais c’était largement aussi dur que Kiev. Pour lui ça s’est fini sur une blessure, il montre la cicatrice. Notre prisonnier, qui se croit encore invité à régler une formalité ennuyeuse, se détend, montre aussi quelques balafres. Il est particulièrement fier d’un coup de sabre cosaque, près de Rostov. Tous deux conviennent que quand on a pris part à un assaut et qu’on n’a pas été tué, on ne se souvient pas de grand-chose, on n’est donc pas vraiment marqué. Subir un bombardement est bien plus terrible, on y devient fou, tous deux ont des histoires de camarades devenus fous. Mais ce qui laisse le plus de traces à leurs yeux c’est d’exécuter quelqu’un. Notre homme a participé à plusieurs pelotons d’exécution, dont une fois d’un camarade. Dur, bien plus que de tuer un Russe qui autrement l’aurait tué, lui. Karl approuve, sans raconter de faits particuliers mais en laissant bien entendre qu’il en a vécus, comme si pour lui ils étaient encore trop durs. Hans, lui et Karl s’appellent à présent par leurs prénoms, a particulièrement mal supporté de voir liquider massivement des juifs à Vinnitsa. Il n’y était pourtant qu’en surveillance passive. Il a même, à sa surprise, tourné de l’œil. Soudain il se raidit à nouveau :
          – Dites, ce n’est pas ça qui me vaut des ennuis ?
          – Allons voyons, fait Karl de sa voix la plus rassurante, chez nous il y a des gens qui refusent carrément de s’occuper des juifs. On les affecte ailleurs et c’est tout. Enfin, ce n’est pas très bon pour leur avancement, mais ça ne va pas plus loin. Chacun son job après tout, hein ? Et d’ailleurs, à propos de tourner de l’œil devant une exécution, tu ne sais pas que c’est arrivé au Reichsführer SS Heinrich Himmler en personne ?

         Hans sourit. Il a dû entendre parler de cette histoire, qui pourtant doit rester secrète. Je n’arrive pas à comprendre que Karl ait osé l’évoquer. Et il en rajoute, Karl, des histoires peu reluisantes, carrément odieuses, sur le Reichsführer, sur le Führer même. Voudrait-il piéger notre client ? Ce dernier semble le craindre et se referme. Nous ne sommes pas la Gestapo, mais nous sommes la police quand même et donc les provocs, ça fait partie du métier. Un instant l’idée odieuse me vient que c’est en fait moi, ma fiabilité politique à moi, que Karl entend tester. C’est qu’on serre les boulons depuis l’échec de nos armées devant Moscou. Je me tiens plus que jamais en retrait. Mon collègue est membre du Parti National Socialiste quasiment depuis le début. Auparavant il avait servi dans les Corps Francs. Personne ne comprend qu’avec de tels antécédents il soit resté en bas de l’échelle. Est-ce seulement sa nonchalance ? Moi, je n’y ai jamais adhéré, au Parti, et je n’ai jamais combattu, je me demande toujours pourquoi mais c’est ainsi. Hans évite de s’engager sur un terrain politique, mais il explique quand même, pour relativiser et prendre du recul :
          – Depuis que c’est le Général Paulus qui commande notre armée, on ne nous mêle plus à ça.
            – Peut-être, dit Karl, que Paulus aussi a mal supporté une exécution…
         – Avant c’était le Général Von Reichenau, c’était autre chose. Mais il est mort.
            – Qui sait s’il n’y a pas un rapport ?
        Karl est décidément bien téméraire. Déjà, il n’est pas dispensé de dire « le Général ». Hans aussi le perçoit, semble hésiter entre se fermer et quitter le terrain délicat. Il opte pour cette deuxième solution :
           – Par contre, j’ai eu à liquider des officiers du NKVD. Là, pas d’état d’âme, je sais de quoi ces gens sont capables…
            – Hans, fait mon camarade, tu ne crois pas que nous avons les mêmes ?
           C’est trop pour le soldat qui se mure dans le silence. C’est trop pour moi aussi qui me demande avec angoisse si je ne devrais pas rapporter de tels propos à nos supérieurs. Qui me dit d’ailleurs que notre mission n’est pas bidon, que ce n’est pas notre proie supposée qui est chargée en fait de nous provoquer pour évaluer nos dispositions ? Nous voici arrivés au poste central. Mon rôle s’arrête là, à mon soulagement. Karl entre avec Hans, subitement très nerveux. Je peux encore l’entendre dire :
          – Bon, j’espère qu’on ne va pas réveillonner là-dessus, je ne voudrais pas manquer l’entrée à Stalingrad !
         Je retrouve mon camarade trois jours après. Je lui demande :
         – Comment toi, un nazi de la première heure, as-tu pu parler de façon aussi affreuse du Reichsführer et même du Führer, sans parler du reste ? Surtout devant un suspect, je ne sais pas de quoi mais enfin j’imagine qu’on ne nous l’a pas fait arrêter pour rien, surtout avec ses états de service !
          Il soupire, je le sens sur le point de m’envoyer paître, parce que ça ne me regarde pas et que j’ai bien de la chance que ça ne me regarde pas. Mais il se décide :
          – Je voulais le mettre à l’aise. Ce n'était pas forcément la meilleure chose à faire et je ne m’y suis pas forcément bien pris.
            – Donc son cas est vraiment sérieux ?
           – Après tout, autant que tu le saches. Il ne le sait peut-être pas lui-même mais c’est indubitable, c’est bizarre qu’on ne l’ait pas découvert plus tôt. C’est, je devrais plutôt dire c’était parce qu’on ne laisse pas trainer, un tzigane. 

Ce qui précède est largement fictif, mais repose sur une réalité. Des tziganes enrôlés dans la Wehrmacht ont bien été interceptés et liquidés lors de permissions. Je n’ai pas approfondi la procédure suivie, ni d’ailleurs si cela se faisait à l’époque choisie (été 1942). Himmler a bien eu un malaise en assistant à une exécution en 1941. J’ai fait suivre à Hans le parcours de la 6ème Armée allemande, avant Stalingrad. La supputation concernant Walter Von Reichenau est gratuite, y compris dans la bouche de mon personnage, mais elle me semble faire sens quelque part. Avant la guerre, cet homme a protesté contre les mesures anti-juives. Pendant la guerre, très étrangement, il a impliqué avec zèle ses soldats dans la solution finale, ce que son successeur Friedrich Paulus n’a plus accepté. Von Reichenau est mort loin du front, en Allemagne, des suites d’un refroidissement occasionné par un jogging hivernal trop peu couvert. Est-il absurde de considérer cela comme un comportement suicidaire ? D'une manière générale, cette histoire tente de reconstituer l'ambiance totalitaire en s'inspirant des écrivains qui l'ont connue (Heinrich Böll, Vassili Grossman...).

Ruses 

          Les prisonniers sont assis, serrés les uns contre les autres. Certains se montrent soulagés, d’autres prostrés, d’autres anxieux. Il y en a qui discutent à voix basse et ne semblent pas d’accord entre eux. Dans un coin, d’autres entonnent une chanson lugubre. Et parmi leurs vainqueurs, derrière les gardes, quatre hommes, des officiers, discutent.
     – Alors, fait Khaled, lequel allons-nous...– Tais-toi malheureux ! interrompt Massoud.
       Et il les entraine d’autorité quelques pas plus loin, et il explique :
         – Il ne faut pas qu’ils nous entendent ! Il y en a certainement parmi eux qui comprennent l’arabe. Et pour le moment ils croient avoir la vie sauve, mais s’ils apprennent ce qui les attend…
            – Sauf un, fait Khaled.
          – Sauf un. Mais on n’a pas placé assez de gardes. Si donc ceux-là comprennent il pourraient bien tenter le tout pour le tout, je le ferais à leur place.
            – Bon, d’accord, mais nous avons à choisir celui qui vivra, ou du moins donner un avis. Il faut bien les examiner, et il serait encore mieux de les interroger.
             – Pour savoir quoi ?
           – Qui sait s’il n’y a pas parmi eux des gens précieux, des médecins, des artistes, des…
           – Moi, dit Abdallah, je me fais fort de détecter parmi eux ceux qui peuvent faire des esclaves malléables et utiles, sans rien leur dire.
           – Moi, fait Ibrahim avec un sourire étrange, j’ai déjà repéré un garçon beau comme un ange, avec un visage parfait, des jambes…
       Il s’interrompt devant le regard sévère ou méprisant des autres.
          – De toute façon, commente Massoud, il ne sera pas pour toi…
           – Mais le général sera peut-être reconnaissant de le lui avoir fourni…
           – S’il avait souhaité tirer profit des prisonniers, il leur aurait accordé à tous, clairement, la vie sauve. Mais il ne veut pas s’en encombrer et nous avons à lui obéir. La guerre n’est pas finie. L’exception, c’est juste pour les tromper. Si vraiment on doit en désigner un, il vaut mieux que ce soit le plus faible, le plus amoché, celui qui risquera le moins de vivre longtemps et en tout cas de nous combattre à nouveau.

         Surgit, brusquement, de nulle part, Salman le pieux. Il lui arrive donc de faire autre chose que prier. Une colère, une sainte, une terrible colère le possède.
        – Maudits êtes-vous ! Honte sur vous ! Qu’osez-vous projeter là ?
            – Rien de plus qu’obéir à notre chef, répond benoitement Abdallah.
         – Si ton chef te demandait de tuer ta mère, le ferais-tu ? Si ton chef te demandait de renier l’Islam, le ferais-tu ?
            – Quel rapport ?
           – On a promis à ces hommes la vie sauve. Cette promesse est sacrée. Je vais vous raconter quelque chose qui s’est passé du temps du djihad contre la Perse. Un jour, on a capturé un général ennemi et on l’a amené devant le Calife. Omar, que Dieu l’agrée, a d’abord décidé que cet homme devait mourir, et sur-le-champ. L’homme a, simplement, demandé à boire une dernière fois. On lui a procuré un gobelet d’eau. Au lieu de le porter à ses lèvres il s’est adressé à Omar, que Dieu l’agrée, pour lui dire : « Promets-moi de ne pas me tuer avant que j’aie bu cette eau ». Omar, que Dieu l’agrée, a promis. Le Perse a alors renversé le récipient, l’eau a aussitôt été bue par le sable. Jamais plus l’homme ne l’avalerait. Et Omar, que Dieu l’agrée, a estimé qu’en effet il ne pouvait plus le mettre à mort, il lui a même accordé une maison et une pension à Médine. Comment pouvez-vous accepter une telle abomination ?
         – Nous t’avons écouté patiemment, maintenant tu dois aussi nous entendre.

          – Et que pourrez-vous dire ?
         – D’abord, tu sais sans doute qu’un jour, pendant la Guerre du Fossé, Ali, que Dieu l’agrée, a un jour engagé un combat singulier, à la régulière, contre un idolâtre maudit. Pendant longtemps aucun n’a pu prendre le dessus, tous deux paraient tous les coups. Et puis Ali, que Dieu l’agrée, s’est plaint à un moment : « N’avons-nous pas convenu d’un combat loyal ? – Qu’ai-je fait de déloyal ? – Voici ton fils qui arrive à ton aide ! ». L’autre, surpris, s’est retourné et Ali, que Dieu l’agrée, en a profité pour le couper en deux !
          – C’est sans rapport puisqu’il ne s’agit pas de prisonniers. Est-ce tout ?
            – Non, ce n’est pas tout.
            – Que vas-tu encore trouver ?
          – Rien d’autre que la vérité, Dieu m’est témoin. Ne sais-tu donc pas ce qui a été promis ? Que l’on ne tuerait pas un seul homme. Donc, que l’on épargnerait un seul homme. C’est ce qui va être fait si Dieu veut, et nous discutons pour savoir qui pourra être cet homme. Veux-tu le désigner, toi ?
 

            Le récit qui précède est fictif. Mais les trois ruses qu’il évoque (dans l’ordre chronologique inverse), celle d’Ali ibn Abi Talib pour gagner un duel, celle du général perse Hormouzan pour obtenir la vie sauve, celle, au temps des Ommeyades, visant à faire croire fallacieusement à une garnison assiégée qu’on lui garantissait la vie sauve, sont racontées par le chroniqueur très connu Mohammed Ibn Djarir At Tabari.

Couvrez-vous ! 

      C’est un bel et solennel enterrement. Discours interminables des plus hautes personnalités du pays, et des frères d’arme du défunt, rappel de ses victoires, puis de sa carrière ministérielle, marche funèbre. Cette pluie insistante ne fait qu’ajouter à la gravité de la scène. Dans un coin, un très vieux monsieur, en civil mais il faudrait être aveugle ou ignorant des choses militaires pour ne pas voir l’officier. Très raide, le visage sombre, il garde obstinément son chapeau à la main, exposant son crâne dégarni et balafré aux caprices du ciel. Un voisin s’approche respectueusement et lui glisse :
       – Monsieur, vous devriez vous couvrir. Regardez, tout le monde se couvre ou se protège, même la famille. Cette pluie est vraiment trop froide.
        – Sachez, Monsieur, que si les rôles étaient inversés, et si c’était moi là-dedans (il montre le cercueil) lui serait présent, et ne se couvrirait pas !
            Un autre, qui a reconnu le vieux monsieur, insiste à son tour :
           – Général, voyez cet homme qui pleure toutes les larmes de son corps. Il était dans son état-major, pendant presque toute la guerre, il le voyait quotidiennement, et lui aussi s’est couvert…

       – Si les rôles étaient inversés, répète avec obstination le vieillard…
            – Général, ne vous a-t-il pas battu ?
            – Battu ? Comment, battu ?
           Le visage du vieux général s’empourpre, une mauvaise toux l’interrompt. De nouveaux « couvrez-vous ! » véhéments sont lancés de toute part. Un attroupement s’amorce.
            – Non, il ne m’a pas battu. C’est notre président, ce…
          Hésitation, et nouvelle toux. Il a retenu les mots injurieux qui lui brûlaient les lèvres. Il continue plus posément, comme s’il donnait un cours :
        – Il m’a retiré mon commandement au plus mauvais moment, et il l’a donné à un incapable qui s’est empressé de se faire écrabouiller.
            – Général, pensez-vous vraiment que sans cela l’issue de la guerre aurait été différente ?
            – Monsieur, lui-même (il désigne à nouveau le cercueil) me l’a dit après la guerre. Je ne l’aurais certes pas écrasé, mais je l’aurais contenu, assez pour arriver jusqu’aux élections chez vous, et les pacifistes auraient alors très probablement gagné ces élections, et nous auraient accordé notre indépendance. Mais la victoire ne pouvait pas manquer de renforcer les partisans de la guerre.
          – C’est exact, Général, votre président était un orgueilleux qui n’a pas supporté que vous lui disiez certaines vérités. Savez-vous que notre président à nous a subi un jour un affront bien plus rude d’un de ses généraux à lui, et ce qu’il a dit alors ? Il a dit : « Je veux bien tenir la bride de son cheval, pourvu qu’il gagne ! ». Et lui (il indique à son tour le cercueil), sans aller jusqu’à l’affront il pouvait se montrer fort désinvolte dans ses annonces de victoires, « Monsieur le Président, ne sachant quoi vous offrir pour Noël j’ai pris la ville de… ». Et croyez-moi, il ne lui en a pas été fait grief.
       Le général reste muet. De telles manières étaient tellement impensables de son côté, tellement contraires à son éducation aussi… L’autre croit pouvoir porter l’attaque finale :
         – C’est donc en fin de compte l’orgueil qui vous a fait perdre cette guerre… et c’est votre orgueil à vous qui vous empêche de vous couvrir ! Couvrez-vous, Général !
       Cette fois le général semble ébranlé, et bien près d’obtempérer sous la pluie qui redouble. Mais, surgi de nulle part, voici un homme dont chacun devine qu’il devait être de l’autre côté dans la guerre, celui du général.
     – Général ! N’oubliez pas ce qu’il nous a fait ! Nos villes détruites, nos terres distribuées aux nègres ! Vous ne devriez même pas être là ! Couvrez-vous !
        Le vieillard se raidit à nouveau. On comprend que tout restera vain, il gardera la tête nue.

 

            Le récit qui précède est très librement développé et relève donc de la littérature. Il vient pourtant d’un fait réel. Le général sudiste Joseph Eggleston Jonhston (1807-1891) est mort des suites d’un refroidissement quelques semaines après les obsèques du général nordiste William Tecumseh Sherman (1820-1891), où il avait refusé de se couvrir malgré la pluie. Sont aussi historiques :

  • Les attitudes prêtées à Abraham Lincoln et à son adversaire Jefferson Davis (le général dont Lincoln acceptait de « tenir la bride » pourvu qu’il gagnât était McClellan, renvoyé par la suite mais pour manque de résultats).
  •  L’inimitié entre Davis et Johnston.
  • Le remplacement de Johnston face à Sherman, et les succès consécutifs de ce dernier alors qu’il piétinait précédemment, changeant peut-être le cours des élections subséquentes (les « pacifistes » étaient essentiellement les démocrates) et par là de la guerre.
  • Les télégrammes décontractés de Sherman à Lincoln (les réponses de ce dernier étaient plus conventionnelles, ce qui ne les empêchait pas d’être chaleureuses). La ville mentionnée est Savannah, prise par Sherman le 22 décembre 1864.
  • La distribution de terres sudistes à des Noirs sur initiative de Sherman.

Source : James McPherson, La Guerre de Sécession, Bouquins, Laffont.

Coup de pied au derrière

          Un salon d’un archevêché d’Autriche, vers 1782. 

         ― Oui mon cher, dit posément l’Evêque, le servage, il n’y en aura bientôt plus qu’en Russie, puis nulle part, parce que si archaïques que soient les Russes il faudra qu’ils comprennent que les êtres humains ne sont pas des marchandises. Et même la noblesse, croyez-vous qu’il y en aura toujours une, ou du moins qu’elle gardera toujours ses prérogatives ? Il viendra un temps où l’on nommera les gens selon leur capacités dûment éprouvées, et peu importera la position de leurs ancêtres proches ou lointains. Et tout noble que je sois moi-même ce temps ne me fait pas peur, et je fais ce que je peux à mon très humble niveau pour en hâter la venue.
           ― Monseigneur, dit d’une voix peu assurée le jeune prêtre, je n’en doute pas…
      ― Et pourtant vous me semblez marquer comme une réticence…
          ― Monseigneur, vous avez aussi des gens à votre service…
          ― Vous me surprenez ! Seriez-vous pour l’égalité absolue ? Le communisme ? On m’a parlé d’un très curieux prêtre français qui aurait laissé après sa mort des écrits préconisant ces choses… mais il avait aussi perdu la foi ce qui Dieu merci n’est pas mon cas. Et vous ?
            ― Dieu m’en garde, Monseigneur !
       ― Ou seriez-vous adepte de cet autre étrange Français récemment décédé, Jean-Jacques Rousseau, partisan de l’état de nature si j’ai bien compris ?
            ― Je ne le connais pas, Monseigneur…
         ― Vous devriez, il est à la mode, plutôt pour en rire qu’autre chose mais à la mode. Votre rôle implique aussi de comprendre votre temps. Même Voltaire, n’hésitez pas à le lire si vous le pouvez, sans trop vous enflammer bien entendu. Ils sont curieux, quand même, ces Français. Mais ce n'est pas ce qui vous gêne. Pourquoi alors me parlez-vous de mon personnel ? Admettez-vous, oui ou non, qu’il y aura toujours des gens qui seront payés par d’autres pour accomplir certaines tâches ?
           ― Bien entendu, Monseigneur !
        ― Prétendriez-vous que mes gens à moi sont moins bien payés, moins bien traités ou je ne sais quoi que ceux de mes pairs ?
            ― Non, Monseigneur !
         ― Si vous avez entendu des calomnies sur mon compte, mon ami, il faut me le dire de suite sans tous ces détours ! Les idées progressistes et humanistes que je défends risquent fatalement de susciter des ragots sur la façon dont je suis supposé moi-même les appliquer.
           ― Ce n’est pas exactement cela, Monseigneur…
          ― Pas exactement, mais donc pas le contraire non plus. A quoi pensez-vous ?
            ― A un renvoi, Monseigneur !
         ― Un renvoi ! Sachez que je n’ai renvoyé qu’un seul de mes serviteurs en toutes ces années ! Et pourtant, croyez-moi, j’ai eu mon compte de vauriens, de bras cassés, d’abrutis, de rebelles et j’en passe, et j’ai pu les intégrer et les mettre au besoin dans le droit chemin. Et pour cet unique renvoi, mes amis me reprochent plutôt d’avoir été trop long à me décider, trop patient.
         ― Monseigneur, j’ai entendu un autre son de cloche, y compris à la cour…
           ― C’est vrai que vous en revenez. Croyez-vous qu’à la cour on apprécie toujours mes vues progressistes, et qu’on soit regardant sur les moyens de me nuire ?
          ― Monseigneur, vous n’avez pas chassé n’importe qui…
         ― Quoi ! Vous êtes plaisant, vous ! Un jeune blanc-bec qui se prend pour un génie dans son domaine et n’est même pas capable de faire ce que je lui demande dans ce même domaine et Dieu sait que je ne demande pas des miracles, qui s’absente comme bon lui semble et sans crier gare, que j’ai repris après qu’il soit parti de son poste, par charité pour son père qui est quand même plus sérieux, que j’ai surpris plus d’une fois à chanter des horreurs, un effronté...
          ― Monseigneur, il se pourrait qu’il fasse bien plus parler de lui qu’on ne parlera de vous dans les années et les siècles à venir.
          ― La postérité est parfois injuste, mais à quoi bon imaginer je ne sais quoi ?
          ― Monseigneur, je me suis laissé dire qu’il est parti de chez vous avec non seulement des mots très blessants de votre part mais aussi, pardonnez-moi, un coup de pied dans le postérieur.
           ― Cela, je ne l’ai pas demandé, c’est une initiative de mon secrétaire. Mais je n’ai jugé bon ni de le punir, ni même de le blâmer. Croyez-vous que ce morveux s’en serait tiré partout à si bon compte ?
          ― Monseigneur, j’ai peur que quelque chose vous échappe, que plus tard, avec tous vos mérites dont je suis le premier admiratif, on ne retienne plus de vous que ce renvoi, ces mots, ce coup de pied…
           ― Ne soyez pas ridicule, mon jeune ami. Il a échoué dans son métier chez moi malgré toute ma patience et tous mes conseils. Il va donc en chercher un autre s’il a pour un grain de jugeote, ce dont d’ailleurs je doute. Vous imaginez, quoi donc ? Qu’il va devenir soldat puis officier puis général illustre, ou plutôt, vu sa mentalité, bandit puis chef de bandits célèbre ? Mais pour tout cela il faut savoir commander, et pour savoir commander il faut d’abord savoir obéir ! Maintenant, j’ai été patient avec vous aussi. Je vous le dit paternellement, si vous souhaitez que nos relations restent ce qu’elles sont, ne me parlez plus de ce Wolfgang Amadeus Mozart.

La façon dont le prince-évêque Hieronymus von Colloredo (1732-1812) a traité Mozart (1756-1791) est bien connue. En fouillant, on découvre que cet évêque n'en était pas moins un "homme des lumières"... pas toujours éclairé.

 

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