21 mars 2012

Cobayes  



Version dépassée d'une nouvelle, version réduite d'"un roman, qui me tiennent à coeur...

Retour à l'accueil général

 

 


— Mais enfin, pourquoi est-il à poil ?

— Maitre, on ne l'a pas forcé…

Où, sinon dans une secte, appelle-t-on son chef « Maitre » ? Dans ma folie, je ne me suis quand même pas trompé. Enfin, est-ce bien celle que fréquente Carmen ?

— Il s'est déshabillé de lui-même ? Il était déjà nu ?

C'est de moi qu'on parle. Je suis nu en effet, devant eux qui sont habillés. Je ne suis pas exhibitionniste, et depuis un an que Cindy m'a plaqué mes seules activités sexuelles ont été solitaires et discrètes. Il m'est arrivé de prendre part à des bains de minuit, voire d'après-midi dans la même tenue, en retour de randonnée dans un coin de rivière qui s'y prêtait. Mais de cette façon, jamais. Mais tout m'est à présent indifférent, y compris la mort que j'ai bien cru imminente il y a une minute. Me déshabiller les a donc apaisés, sans pourtant qu'ils montrent aucune lubricité.

— Maitre, il s'est introduit par la brèche du mur…

— Il n'est toujours pas réparé, ce mur ? Enfin, on verra plus tard.

— Nous l'avons intercepté, et depuis il refuse de dire quoi que ce soit, même pas son nom, ni ce qu'il cherche. Alors nous l'avons interrogé de façon, disons, intimidante…

— Vous ne l'avez pas frappé, au moins ?

— Non, mais nous avons laissé Brutus s'exciter tout près de sa gorge. En contrôlant bien, il n'y avait aucun risque.

Aucun risque, j'en suis moins sûr. J'ai vraiment senti le contact au moins de sa truffe contre ma joue. Mon informateur anonyme ne m'a-t-il pas dit que leur chien de garde, appelé très originalement Brutus en effet, avait mis en pièces quelqu'un qui n'avait pas forcément fait plus que ce que je viens de faire, passer un mur à moitié éboulé et facile à enjamber. Mais avec un panneau d'interdiction quand même. Toujours sonné, je préfère qu'on explique pour moi la situation, tant qu'on ne raconte pas de salades.

— Alors ?

— Alors… il a fait dans sa culotte, et pas à moitié, et des deux côtés. Nous lui avons apporté de quoi se laver, il a remercié. Nous lui avons dit qu'il pouvait se déshabiller sans problème, mais pas question de le laisser seul tant qu'on ne saurait pas un minimum qui il est et pourquoi il est entré. Il a préféré faire ça devant nous… et on en est là. Il ne veut toujours rien dire.

— Bon, alors, pour le coup, je vous trouve un peu trop gentils, les gars ! Enfin, mieux vaut cet excès que l'autre, et voyons l'oiseau de plus près.

Je peux enfin le voir. Grand, mince, majestueux, longs cheveux blancs, longue barbe blanche, habillé un peu à l'indienne comme il convient à un gourou, tunique blanche, ample pantalon de même couleur, babouches aux pieds. C'est moi qu'il interroge, à présent :

— Qu'as-tu à dire ?

— Rien. Je reconnais les faits, pas plus, pas moins. Faites ce que bon vous semble. Ma vie ne vaut rien de toute façon. Désolé d'y ajouter de la merde au sens propre.

— Ne dis pas de connerie, veux-tu ? Toute vie, a fortiori toute vie humaine, est précieuse. Tu es entré par effraction dans une propriété privée. Il va falloir nous l'expliquer, sinon...

— Sinon quoi ?

— On ne va pas pouvoir te lâcher de sitôt…

Mon informateur a bien parlé de disparitions. Mais je n'ai plus peur, le molosse étant attaché hors de portée, et même cela, à ma surprise, ne m'a rien arraché. Advienne que pourra, je décide de garder le cap. Que peut-il m'arriver de pire que ce que j'ai déjà subi ? Je lâche :

— Ça tombe bien, je n'ai pas envie de rentrer chez moi, ni d'aller nulle part. Je ne me sens bien nulle part. Pas mieux ici, mais pas pire.

— Serais-tu fou ?

— Question intéressante. A priori, je ne pense pas, il me semble avoir une vision à peu près réaliste de ma situation, une vision qui fait que je préfère ne rien dire de plus.

Il commence à s'énerver. Et puis une autre voix, une voix féminine :

— Maitre, je sais qui c'est, c'est quelqu'un de bien !

— Manon ! Les problèmes de surveillance ne te regardent pas ! Tu n'avais pas à me suivre.

— Je demande pardon au Maitre, mais j'ai entendu les cris, et ça a été comme une inspiration, depuis un moment je le regarde…

Pour l'instant, je ne la vois pas. Pourquoi reste-t-elle donc cachée, pour moi, derrière cette haie ? Sa voix ne me dit rien. Le gourou prend un autre ton, très calme, très mesuré, et pourtant plus inquiétant voire menaçant :

— Manon, sans vouloir te remuer le fer dans la plaie, tu n'as pas montré jusqu'à présent une grande aptitude à discerner qui est bien ou pas…

Elle proteste, elle peut donc protester face à lui :

— Maitre, je ne crois pas m'être souvent trompée dans ma vie sur ce plan. Sauf bien sûr quand je suis amoureuse…

— Ne serais-tu pas amoureuse de lui ?

— Pas du tout. Mais je sais qui c'est…

— Ne le dis pas ! Place-toi devant lui !

Elle obéit, et je peux enfin la voir, et comprendre, un peu, pourquoi elle se tenait hors de ma vue. Elle est toute nue. Est-ce un numéro concerté pour me rendre fou si je ne le suis pas déjà ? Est-ce par solidarité puisque je le suis aussi, quoique pour une raison très particulière ? Mais ce doit être une habitude puisqu'elle est intégralement bronzée, et très à son aise. Petite, peut-être vingt-cinq ans, fort bien proportionnée, jolis seins, jolies hanches, jolies jambes, quelques petites mochetés comme tout le monde, mais fort peu. Des cheveux blonds (et elle est vraiment blonde) simplement coupés à la Jeanne d'Arc, aucun bijou. Le Maitre s'adresse à moi :

— Maintenant que tu t'es bien rincé l'œil, dis-nous qui c'est, toi ! Elle te connait, donc tu dois la connaitre ! Dans ton intérêt et aussi le sien !

Je reste sans voix. Je voudrais bien mais non, je ne la connais pas. C'est elle qui reprend :

— J'ai dit que je sais qui c'est, je n'ai pas dit qu'on s'est rencontré…

— Alors comment peux-tu prétendre qu'il est bien ?

— Je me fie à un jugement meilleur que le mien, de quelqu'un qui le connait depuis toujours. On n'a pas remarqué l'air de famille ?

— Maintenant que tu le dis… c'est son frère ?

— Son cousin. Mais leurs deux mères sont sœurs jumelles, des vraies, donc ça renforce. Il est un peu bizarre et un peu suicidaire depuis qu'il a perdu son emploi, et que sa femme l'a plaqué dans les vingt-quatre heures qui ont suivi. José, j'ai dit quelque chose de faux ?

Je décide de jouer le jeu de la sincérité, toujours plus reposant.

— Juste une nuance. Bizarre, je veux bien. Mais suicidaire, je n'ai aucune envie de me suicider. Par contre je me demande de plus en plus si ce ne serait pas plus raisonnable…

— Peut-être que tu vas retrouver le sens de la vie ici, après tout…

Le gourou s'adresse de nouveau à moi :

— C'est donc de Carmen qu'il est question ?

— Je ne vais pas lui attirer d'ennuis ?

Il se met à rire, il semble soulagé d'un grand poids. Il s'exclame :

— C'est pour ça, que tu ne voulais rien dire ? Pour ne pas lui attirer d'ennuis ? Pas très malin, on l'aurait su de toute façon. Enfin, on l'a compris depuis le début, que tu n'es pas très malin. Non, on ne va pas l'ennuyer.

— Ce n'est pas elle qui m'a donné les coordonnées de cet endroit…

— Bien sûr, tant qu'à espionner… tu cherchais à espionner, non ?

— Un peu.

— Pas très malin encore une fois. Même si tu avais pu surprendre des choses, personne ne t'aurait cru.

— Mais ce n'est pas moi non plus qui ai recueilli les renseignements.

— Pas très malin décidément, ce n'est pas si difficile à trouver. Garder des secrets n'a jamais été notre fort. Enfin, je sais qu'elle se plaint des indiscrétions de sa famille. Je subodore que quelqu'un t'a un peu manipulé, ce qui ne doit pas être bien difficile.

— Je n'ai rien à dire là-dessus.

— Soit. Bon, en somme, tu enquêtes sur nous ?

— Oui, et sans a priori.

— Franchement, José, trouves-tu que ta cousine, depuis qu'elle est chez nous, y laisse sa chemise, est incapable de parler d'autre chose, et autres désagréments classiquement reliés à la fréquentation d'une secte ? Parce que c'est bien à ça que tu penses, n'est-ce pas ?

— Un peu…

— Eh bien nous n'avons rien à cacher ! Cela vaut mieux parce que nous sommes nuls pour cacher quelque chose. Tu veux enquêter, très bien, enquête. On t'offrira le souper. En échange, tu voudras bien nous remettre un rapport sur tout ce que tu auras capté. Peut-être que tu nous aideras, malgré tout, à éliminer des dérives sectaires gênantes…

— Et contreproductives…

— Je sens de l'ironie, là, mais tu as bien compris. Manon, tu n'as rien de particulier à faire aujourd'hui, n'est-ce pas ?

— Rien qu'à attendre… enfin, je rends des services à droite et à gauche. Là j'étais au potager quand j'ai entendu…

—Tu vas t'arrêter, et t'occuper de notre invité. Car c'est un invité, on oublie les circonstances de son arrivée. Tu ne chercheras pas à le convertir. Si cela doit venir, cela viendra du plus profond de lui-même, ou de signes venus d'au-delà de toute volonté humaine. Tu répondras sans restriction à toutes ses questions.

— Vraiment sans restriction, Maitre ?

— Vraiment ! Même si c'est sur le projet d'aujourd'hui. C'est un invité encore une fois. Il doit s'abstenir de nuire à la Lumière d'Aam, de la dénigrer ou de dévoiler secrets. Et il aurait bien trop peur de nuire à sa cousine… et à présent à toi aussi. Donc jusqu'à ce soir, disons neuf heures, libre accès au réfectoire.

Je crois pouvoir demander :

— Et si je souhaite prendre congé avant ?

— Libre à toi, mais alors tu partiras comme tu es ! Par contre, si tu attends sagement, on te remettra tes vêtements propres et secs.

— Donc d'ici là…

— Tu restes à poil ! C'est d'ailleurs plus correct vis-à-vis de Manon, il me semble. Sans elle, tu pouvais t'attendre à rester bien plus longtemps.

— Jusqu'à quel point ?

— Je laisse le soin de te répondre à… ton imagination.

― Je peux quand même reprendre mes chaussures…

― Pourquoi ? Tu as les pieds si douillets que ça ? Tu vois bien que Manon n'en a pas, et elle n'est pas la seule. Maintenant, allez, j'ai à faire, et eux aussi !

Et donc, lui et les trois cerbères nous quittent. Je me retrouve seul, nu, avec ma protectrice nue. Et c'est moi qui prends la parole :

— Manon, d'abord je te remercie pour ton intervention, je ne doute pas que tu as pris des risques. Mais ce que je souhaite pour toi, c'est que tu te tires de cette secte. Je suis convaincu que tu es une fille bien, certainement meilleure et plus intéressante que moi. Tu vaux mieux que ça.

— Et alors ?

— Alors… alors je vais essayer de t'en convaincre.

— C'est gentil à toi. Tu as toute latitude. Figure-toi que ma mère a adhéré bien avant moi. Et pendant près d'un an j'ai essayé de la convaincre que c'est une secte, que c'est idiot, que c'est malsain, et cetera. Et je te prie de croire que j'en ai consulté, des antisectes. Et donc j'ai été tellement dure que je l'ai fait pleurer plusieurs fois. Et même que Papa, qui n'y est toujours pas mais est plus ouvert, il m'engueulait à chaque fois et il avait bien raison. Donc, peut-être qu'il faut que tu me fasses pleurer aussi. Mais c'est surtout pour te dire que tu es très loin de ton but. Bon, ta meilleure chance d'y arriver, c'est de faire ce qui t'est demandé, me poser des questions.

— Heu, pourquoi es-tu nue ? Je le suis aussi, mais tu connais la cause. Ce n'est quand même pas à cause de moi que…

— Bien sûr que non. Je te rappelle donc que tu es entré sans autorisation dans une propriété privée, où il se trouve que certains jours, dont aujourd'hui, la nudité est permise. Je me suis déshabillée en arrivant ce matin, je me rhabillerai en partant demain. On va aller de ce côté puisque les textiles ont tendance à se regrouper de l'autre.

— Quel est le but ?

— C'est une expérimentation. C'est une notion très importante ici. On est une nouvelle religion, il faut bien mettre au point des choses.

— Il n'y a pas eu une révélation qui règle la question ?

— Surtout pas ! C'est ce qui m'a fait me convertir, et pas que moi, qu'on ne prétende pas que la Sagesse Suprême, peu importe le nom qu'on lui donne, a dit son dernier mot et qu'on n'a plus qu'à l'appliquer donc à se soumettre. Non, on continue à être à l'écoute. Et quand un certain nombre de signes ont donné une direction, on la suit jusqu'à ce qu'au d'autres signes au moins aussi forts y fassent renoncer. Et donc, sur la base de tels signes, on expérimente la nudité.

— Et on saura comment, que l'expérience est réussie ou ratée ?

— Tout le monde, au moins ceux qui le souhaiteront, donnera son avis, ses impressions, dans un sens ou un autre. Et on fera la synthèse, et on verra si des signes sortent.

— Et Carmen, qui ne se montre même pas en bikini sur une plage, elle expérimente aussi ça ?

— Non, elle n'aime pas ça en effet, et donc elle ne viendra pas. Si c'est ce que tu crains, elle ne te verra pas comme ça.

— Je préfère qu'elle ne sache même pas que je suis venu.

― Là, tu en demandes trop. Bon, on ne va pas rester ici, pas confortable pour s'assoir, surtout les fesses nues.

Je la suis, nous passons devant des cultures où des gens travaillent, nus ou habillés. Ceci est aussi une ferme expérimentale. Il va me falloir expérimenter beaucoup de choses avant de pouvoir arriver à mes fins, avec Manon comme avec Carmen. En attendant, j'ai une autre question à poser :

― Ce domaine, ça a l'air immense. Le bâtiment, là-bas, est impressionnant. D'où vient l'argent ?

― Ce n'est pas moi qui tiens les comptes, mais je peux déjà te dire que je n'ai à peu près rien versé, bien moins qu'à mon syndicat et je m'en tiens pour lui à la cotisation normale. Pareil pour Maman et ta cousine.

― Tant mieux, et j'admets que Carmen n'a pas réduit son train de vie depuis qu'elle y est, mais ça ne répond pas.

― Il n'y a rien d'illégal. Par contre, je vais te raconter quelque chose. Une fois, quelqu'un a fait sept rêves d'affilée, qui donnait sept chiffres et une date. Il a joué ces chiffres à cette date, au loto ou au jackpot, je ne sais plus, et déjà avec ça tu as un bon élément de réponse. Ça n'a pas été la seule affaire de ce genre. C'est ici, enfin, à la Lumière d'Aam, qu'on apprend le contact avec les rêves, autre expérimentation.

Nous passons devant deux personnes, habillées, jeans et tee-shirt, ce qui déplait à Manon :

― Aurore, Sylvain, vous n'étiez pas comme ça, tout à l'heure...

Les deux sont jeunes, moins de vingt ans, un air emprunté, comme pris en faute. Je croyais pourtant que la nudité était optionnelle. C'est elle qui répond :

― Désolée, c'est à cause des guêpes… et encore une !

― C'est une mouche !

Je confirme, j'explique que certaines mouches, comme certains papillons, se déguisent en quelque sorte en guêpes pour intimider certains prédateurs. Penauds, ils retirent leurs vêtements. Nous sommes désormais tous les quatre nus, ce qui est plus convivial. Manon me présente comme invité et cousin de Carmen, sans autre précision sur mon arrivée et je n'en dirai pas plus. La discussion prend une tournure mystérieuse pour moi. Aurore :

― Sylvain, tu vois, on n'y connait rien, en insectes toi et moi. Eux, ils s'y connaissent. Ça aussi, ça remet en cause un signe…

Manon, consternée, demande :

― Parce qu'à présent vous remettez en cause les signes ?

― Oui, et d'un commun accord. Ça vaut mieux, non ?

― Mais enfin vous avez tous les deux dit il y a trois jours, et séparément, que le plus dur était d'attendre trois jours.

― Depuis, on a réfléchi. S'aimer, c'est une chose. Pas sûr qu'on s'aime, d'ailleurs, mais on est au moins d'accord pour essayer. Faire de suite un enfant, c'est autre chose. Je n'ai pas vingt ans, je n'ai pas fini mes études…

Sylvain les interrompt. Je me rends compte depuis le début qu'il me considère avec défiance. Il juge manifestement inopportun de parler de ces choses devant moi. Que serait-ce s'il savait comment je me suis introduit ? Mais Manon invoque la décision du Maitre : je peux savoir ces choses, il semblait même le souhaiter. Et donc, à mon ahurissement, elle m'explique :

― Il y a quatre mois, le prédécesseur du Maitre actuel, le fondateur, est décédé, à quatre-vingts ans. Il avait annoncé de son vivant qu'il se réincarnerait parmi nous, moi-même je l'ai entendu de sa bouche, qu'il faudrait être à l'écoute des signes.

― Bon, je vois. Enfin, je ne suis pas complètement fermé aux histoires de réincarnation, j'ai lu des livres qui m'ont impressionné, mais là, j'avoue que…

― C'est un pari. C'est très important, la notion de pari. C'est ce qui permet d'éviter à la fois le fanatisme par écrasement du doute, et ne rien faire du tout. Le moment venu, nous le jetterons à la face des religions monothéistes !

― Bon, donc il doit renaitre. Faut-il comprendre qu'Aurore et Sylvain sont chargés de la chose ?

― Personne ne les force. Comme dit le Maitre, on ne peut empêcher personne de rater sa vie. Comment pourrait-on la réussir si on ne pouvait pas la rater ? Mais, de fait, les signes ont convergé vers eux.

Aurore proteste :

― Manon, tu as vite simplifié le truc ! Il y a seulement un mois, ça devait être toi avec Pierre-Louis !

― Et j'étais prête, et je le suis toujours… mais il s'est tiré…

Un souvenir cuisant pour elle, une larme coule jusqu'à son sein. Ce jeu n'est vraiment pas sain. Décidé à montrer ma bonne volonté, je suggère :

― Enfin, si ce n'est pas mûr pour Aurore et Sylvain, pourquoi ne pas laisser les choses se décanter avec le temps ? Il ne doit plus être à un jour près dans le Bardo, votre défunt maitre…

― Ça doit se faire aujourd'hui. Pas avant, pas après, les signes ont été très clairs.

― Mais, insiste Aurore, pas ceux qui nous désignent, nous deux ! Et je me dis de plus en plus que si on fait l'amour, ce sera avec une capote ! J'en ai.

― Moi aussi, fait Sylvain.

― Heu, fait Manon de plus en plus inquiète, vous l'avez dit au Maitre ?

― Oui, et il n'a pas autrement réagi. Il nous a juste reproché de nous être rhabillés.

Pourtant il n'est pas nu, lui… Manon, décidément consternée, demande :

― Quels sont les signes qui n'y sont plus ?

― Presque tous ! D'abord, cette histoire de nos deux prénoms qui sont des noms de papillons… José, ça te fait rire, mais c'est vrai ! Il parait que les deux prénoms des deux parents à désigner doivent se correspondre de façon remarquable.

― Oui, bon, je confirme que ce sont deux noms de papillons… comme, en y réfléchissant, Vanessa, Isabelle, Tristan…

― Voilà, tu t'y connais, Manon aussi, mais nous deux, pas du tout ! Or, on nous a expliqué que l'ancien Maitre s'intéressait beaucoup aux insectes, et que ça renforçait le signe. Autre signe, nous devons tous les deux être en mesure de porter très loin les messages de la Lumière d'Aam. OK pour Sylvain puisqu'il s'occupe du site internet, avec Manon d'ailleurs. Mais moi, on me dit que c'est parce que je suis étudiante en langues…

Manon plaide :

― Ce n'est pas rien…

― Mais si ça va au bout, si on fait un enfant, je serai obligée de les arrêter, ces études !

― Des tas d'étudiantes sont aussi mamans, enfin ! Et tu seras soutenue à fond, tu n'auras plus besoin de petits boulots à côté !

― Mais moi, mes derniers partiels sont catastrophiques… je crois bien que c'est à cause de cette affaire qui me perturbe. Autre signe, nous devons tous les deux sortir d'une rupture éprouvante. J'ai rencontré mon ex par hasard avant-hier. Nous avons pris un verre ensemble. Je suis sincèrement heureuse pour lui qu'il ait trouvé une fille avec qui ça va. À peu près idem pour Sylvain. Et toi, dis voir, puisque tu es nue, ce ne sont pas encore les traces des coups de Kevin, là ? Il en reste des séquelles, non ?

― Des séquelles, plus vraiment. Mon dentiste a fini de restaurer ce qui le concerne. Les côtes, plus de soucis. Mon rein droit, qui avait pris un sale coup, ça va. Mon œil gauche, que j'ai cru perdu pendant une semaine, il fonctionne aussi bien qu'avant.

Elle l'a expliqué calmement, ce doit être moins douloureux que l'histoire avec Pierre-Louis. Aurore enfonce le clou :

― Pourtant, j'ai encore relu le signe, il insiste lourdement sur le côté traumatisant, mortifiant... Tant mieux et d'ailleurs bravo si tu t'en es remise physiquement et moralement, mais tu as quand même vu la mort de près…

― Pendant un bon moment, au tapis, bourrée de coups de pied, je me suis dit, c'est fini, vingt-six ans, pas un de plus. Je ne résistais plus, je ne souffrais même plus, et puis les voisins ont eu la présence d'esprit et le courage d'intervenir. Sans eux…

― Bénis soient-ils ! Manon, je sais que je suis en train de te bousculer et de te retourner des fers dans des plaies, mais ce n'est vraiment pas par méchanceté ! Je t'aime beaucoup, et puis je viens d'apprendre une autre chose au sujet de ton histoire avec Kevin. Il t'a massacrée, il voulait expressément te tuer, à cause de la Lumière d'Aam…

Pour la première fois depuis que je la connais, Manon se trouble, rougit…

― Heu, ça a été le déclic, c'est vrai, il m'a surprise à téléphoner. Mais il ne faut quand même pas faire de moi une martyre…

― On te préfère vivante que morte !

― Ou alors, martyre de mon aveuglement. Tout le monde me mettait en garde, Maman, Papa, mes frères, le reste de l'entourage, ma patronne, Carmen qui l'a vu seulement une fois cinq minutes mais ça lui a suffi. Même Tango, le chien de mes parents, même Lola, ma nièce de deux ans, qui se rendaient compte de quelque chose et le faisaient savoir à leur façon ! Et il a fallu que Kevin commence à cogner pour que je comprenne…

― Oui, mais je viens d'apprendre autre chose, que tu vérifies par là encore un des signes, celui qu'on a laissé tombé parce qu'on pensait que personne ne le satisferait…

― Ah non ! J'ai déjà entendu ça, mais c'est une rumeur, une connerie ! J'étais quand même mieux placée pour savoir ce qui s'est passé !

Aurore se tait, étonnée, et quelqu'un d'autre répond pour elle, quelqu'un d'habillé, le Maitre, qui devait nous écouter depuis un moment mais surprend tout le monde.

― Manon, tu étais bien sûr la mieux placée, seulement il est normal qu'avec le choc moral et les coups sur la tête tu aies oublié ces choses. Mais tes voisins, et tes parents, et même les policiers qui ont eu à intervenir te le confirmeront. Dans sa folie, Kevin voulait s'attaquer à moi, et il voulait te faire révéler où il pourrait me trouver. Tu as refusé et maintenu ton refus. On n'en a pas fait état plus tôt, d'une part parce que tu ne t'en souvenais plus, et d'autre part parce qu'on ne voyait personne d'autre dans ce cas. Mais aujourd'hui, précisément aujourd'hui, on le voit !

― Heu, Maitre, Pierre-Louis s'est annoncé ?

― Non, et quand bien même il reviendrait à de meilleurs sentiments il ne pourrait plus arriver en temps utile. Il a raté sa vie, on peut toujours rater sa vie. Comment pourrait-on la réussir si on ne pouvait pas la rater ?

― Mais alors qui d'autre a pu risquer la mort pour protéger quelqu'un de la Lumière d'Aam ??

Elle devient hargneuse. Lui, très calme, très affectueux :

― Bénie sois-tu, béni soit-il lui aussi, et bénie soit celle qui est absente aujourd'hui, mais qui a eu l'intuition la première. Elle n'est pas ici pour le moment, mais je viens de l'avoir au téléphone. Elle vous a tous les deux invités à son prochain anniversaire, avec l'intention d'essayer de vous brancher l'un sur l'autre…

― Carmen ?

― Bien sûr !

J'éclate d'un rire nerveux. Car je suis moi-même invité à cet anniversaire. Manon ne s'en rend pas compte, elle bredouille :

― Heu, c'est vrai, je suis invitée, mais en dehors de moi, de la Lumière d'Aam, il y aura seulement des filles. Enfin, ce qu'elle m'a dit…

― Manon, tu connais les signes aussi bien que moi. Où as-tu vu que celui qu'on cherche doit être membre ?

― Je… pour porter loin les messages il faut bien qu'il adhère à ces messages, non ?

― Tu n'as pas compris le sens et la sagesse de ce signe. Il ne doit pas le faire, il doit avoir des aptitudes exceptionnelles pour cela. Après, qu'il le fasse ou non, c'est le jeu des circonstances, le destin, et surtout sa liberté. Cela vaut aussi pour toi. Et ces capacités, vous les transmettrez par éducation et hérédité ! José a été attaché de presse et chargé de communication, à un niveau conséquent, dans une prestigieuse société…

J'arrive à réagir, à me rebiffer :

― Exact, mon job consistait à embobiner la presse, je peux en parler longtemps des conférences de presse, dossiers de presse, communiqués de presse, petits-déjeuners presse, et des ruses qui s'y rattachent. Et aussi embobiner le personnel, faire passer les messages que la direction ne voulait pas ou ne pouvait pas faire passer par les notes de service. Accessoirement, je suppose que mon profil doit être intéressant dans une… enfin, ici. Mais j'ai été licencié, pour faute grave, je suis toujours chômeur…

― Parce qu'en embobinant tes collègues tu as oublié de t'embobiner toi-même. Mais tu me feras passer ton CV, Manon te le rappellera au besoin. Il y a parmi nous plusieurs chefs d'entreprises et autres personnes bien placées…

Je ne m'y attendais pas, il me sera difficile d'y résister. J'objecte encore :

― Heu, Manon, si elle est assez folle pour vouloir de moi, très bien. Mais alors un enfant de moi qui ne devrait pas être élevé comme les autres, qui serait prédestiné…

― José, béni sois-tu, tu vois plus loin que le bon coup à tirer et l'aide à la recherche d'emploi. Mais il n'en est pas question. Cet enfant sera élevé comme les autres. Jamais on ne lui dira : « Mon chéri, ou ma chérie car ce peut très bien être une fille, tu es la réincarnation de ce type et on attend de toi ceci et cela… ». Non, on s'en remettra à la Providence d'Aam, comme nous disons.

― Et s'il n'y a pas d'enfants ?

― Ceci est une expérience. Il n'y a pas de réussite ou d'échec, il y a des résultats plus ou moins faciles à prendre en compte.

Je me tais, c'est Manon qui résiste :

― Maitre, je ne comprends pas, quand a-t-il bien pu exposer sa vie pour quelqu'un de la Lumière d'Aam.

― Tu en as été témoin… enfin, non, tu es arrivée juste après. Sous la menace des crocs de Brutus, tellement paniqué qu'il a sali son pantalon, il a quand même refusé de dire pourquoi il venait, et expressément pour ne pas attirer d'ennuis à sa cousine !

― Maitre, il n'y a rien entre nos deux prénoms…

― Manon, tu es incroyable. Depuis que tu sais qu'il y a ce signe et qu'il peut te concerner, tu n'as pas approfondi l'origine du tien ?

― Heu, mes parents l'ont choisi à cause de Manon Roland et de « Liberté que de crimes on commet en ton nom ! ». Et puis ça commençait à être à la mode à cause des romans de Pagnol. Enfin, je ne vois pas.

― Tu ne sais même pas quand tu as ta fête et pourquoi. Je vais te le dire, moi. Parce que je me suis renseigné pour toutes celles et tous ceux qui seraient susceptibles de remplir les conditions. Manon, le prénom que tes parents t'ont choisi avec amour, c'est une variante de Marie !

― Heu, je l'ai peut-être su, et alors ?

― Et José, qu'est-ce sinon la variante ibérique de Joseph ?

Et me voici qui serre ma désormais compagne contre moi, et qui échange avec elle des « je t'aime ». Je me rends compte tout à la fois que j'ai envie d'elle, qu'elle a envie de moi, et que quand nos deux volontés s'opposeront la sienne sera la plus forte.

J'étais venu parce que j'en avais assez de la vie.

haut

retour accueil général